70 Perso - octobre 2024 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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samedi 12 octobre 2024

Inondation


Je suis mort. Enfin, presque. Énorme inondation à la cave. Jeudi j'ai écopé, épongé pendant six heures sans en venir à bout. Et pour cause. L'eau jaillit du sol comme un petit geyser. Je savais bien que sous les pavés il y a la plage. Un affluent de la Dhuys passe probablement sous la maison. Les constructeurs d'un complexe immobilier en aval ont bétonné leur sous-sol très profondément, empêchant la rivière de s'écouler comme jadis. Heureusement je me suis fait aider samedi matin, car les courbatures sont telles que je ne peux plus me baisser. J'avais même glissé avec un beau vol plané atterrissant sur le dos et j'ai fait un cauchemar où je me noyais. J'ai donc commandé un aspirateur pour eau, car cela risque de se reproduire, à moins que nous arrivions à cimenter le fonds de la cave. En attendant cela ne s'arrête pas. Angoissant.

mercredi 9 octobre 2024

Les mauvaises manières


Depuis ce texte du 11 octobre 2012 je pense avoir résolu mon sentiment d'usurpation liée à ma formation musicale autodidacte. Il en aura fallu du temps. Peut-être une certaine reconnaissance de mon travail ? Quant à la reconnaissance, là aussi, il me semble que je suis plus serein, pour avoir compris qu'aucun artiste, quelle que soit sa notoriété, n'en est jamais satisfait. Je l'attendais de mes pairs, elle est surtout venue du grand public, certes en ordre dispersé, mais sans esprit de chapelle. Il suffit de vieillir sans fléchir ! J'aime bien la petite histoire où l'on raconte que l'on interrogeait un sculpteur de 95 ans sur le chemin difficile que représente la sculpture, justement en termes de notoriété ; le vieux monsieur répondit qu'il ne comprenait pas la question, car seulement les 85 premières années sont difficiles...

Théâtre Mouffetard, 1978. Francis, Bernard et moi jouons dans la Compagnie Lubat. Ce soir-là je tiens le piano et réciproquement. C'est un contrat entre lui et moi. Il est droit, je suis un peu penché. Tandis que je frappe les touches, relevant la tête j'aperçois celles de trois autres musiciens de l'orchestre, Michel Portal, Bernard Lubat et Patrice Mestral, qui dépassent derrière le cadre, tous premiers Prix de conservatoire. Accoudés au-dessus du couvercle, ils regardent mes mains. Je flippe méchamment, pensant que je suis démasqué ; ils vont s'apercevoir de la supercherie, ma carrière va en prendre un coup. J'ai déjà évoqué ici le sentiment d'usurpation que ressentent souvent les autodidactes. Le concert se poursuit et, à son issue, le trio de virtuoses pour qui j'ai la plus haute estime vient me voir. Je n'en mène pas large. Michel, parlant pour les autres, me demande "où as-tu appris cette technique ?" Coup de théâtre. Je n'ose mentir et raconte que je n'en ai aucune, la preuve : j'en suis à ma troisième tendinite du bras gauche ! Cet épisode m'accordera évidemment ensuite un peu plus d'assurance... Bernard Vitet et Francis Gorgé y seront aussi pour beaucoup, ainsi que les quelques 200 musiciens et musiciennes qui me ou nous rejoindront les 45 années suivantes !

J'ai arrêté le piano il y a longtemps, mais il m'arrive souvent de me servir d'un clavier pour imiter des instruments ou générer des sons électroniques. [À cette époque ayant] fait l'acquisition du piano préparé de l'Ircam et de l'Array Mbira de SonicCouture [j'avais] probablement forcé la dose, et taper toute la journée à l'ordi n'arrange pas les choses. [J'avais] une douleur terrible au coude qui [m'empêchait] de dormir. Où mettre le bras ? Notre masseuse chinoise [avait] travaillé mon poignet du bout de mes doigts jusqu'à la mâchoire. J'ai dégusté sec, espérant être remis d'aplomb d'ici le concert [...] au Pannonica de Nantes avec Vincent Segal et Antonin-Tri Hoang.

Les bonnes manières étaient le titre d'une série animée de Daphna Blancherie et Natacha Nisic en papier découpé (cf. illustration) dont j'avais fait la musique et les bruitages en 1993. Ici les mauvaises se rapportent à la façon gauche dont j'aborde parfois la vie. Je fais des efforts pour me corriger, en me prenant moi-même en charge ou en me faisant aider. En vieillissant on va certes de plus en plus mal, mais l'on apprend aussi à mieux gérer ses douleurs et ses contrariétés. Si l'on s'y prend correctement, la gestion prime sur les emmerdements. Ainsi, aujourd'hui, je me sens de mieux en mieux. C'est du travail. Il n'est hélas pas rémunéré, les heures passées ne sont pas prises en compte pour la CNAV (Caisse Nationale d'Assurance Vieillesse) où [j'avais] rendez-vous [pour ma retraite]... Il y a quelque chose d'absurde et de merveilleux. Je trouve ça drôle.

Depuis, j'ai l'impression d'aller de mieux en mieux, physiquement et moralement. On oublie vite toutes les misères qui nous affligés lorsque nous étions plus jeunes... Je n'ai plus de tendinite depuis que j'ai acquis le Theragun, ni de lumbago depuis que je pédale sur mon vélo d'appartement. Quant au crabe, je lui avais fait la carapace dans les mois qui suivirent l'opération !

vendredi 4 octobre 2024

Notre jungle


Le titre pourrait laisser penser que mon article du jour évoque notre monde immoral où un génocide se perpétue sous nos yeux sans que nous nous y opposions, mais la jungle est un milieu en réalité beaucoup plus tendre qu'on ne l'imagine. Quand les coupeurs de bois exotique ou les foreurs de puits de pétrole ne la dévastent pas, elle incarne la nature dont nous, mammifères soi-disant évolués, avons encore le pouvoir de rêver. Après les océans, elle permet à notre planète de respirer, et ses habitants vivent en meilleure intelligence que les "animaux dénaturés" que nous sommes devenus.
Toute proportion gardée (!), lorsqu'il y a vingt-cinq ans j'ai créé le petit jardin derrière la maison je l'avais conçu japonais, mais les plantes ont poussé et j'ai eu beau combattre la sélection naturelle, beaucoup de plantes ont disparu et d'autres ont pris toute la place. Les feuillages persistants des bambous et du palmier donnent l'impression d'une jungle. Lorsque je repense à celle de l'Amazonie, c'est paradoxal car la selva ressemblait plutôt à un sous-bois, certes menaçant avec ses écorces empoisonnées, ses piquants invisibles et les bestioles camouflées en feuilles mortes. Tous les films que nous avons récemment regardés et qui se passent dans la rainforest en attestent. La machette sert plus souvent à marquer son chemin qu'à s'y frayer. Pas de coupe-coupe chez nous, mais des sécateurs de toutes tailles ! En particulier dans l'autre jardin, qui donne sur la rue...


Le voilà le sous-bois ! À chaque grosse averse les branches ploient sous l'eau et forcent les passants à courber l'échine. Néanmoins le lierre, la glycine, et ce qui reste de l'églantier et du lavatère se liguent pour constituer un énorme parapluie au-dessus du trottoir où l'on peut s'abriter pour éviter la douche. Toute cette verdure profite au quartier, comme le bouquet vivant d'un géant amoureux. À chaque pluie importante je taille et coupe les branches à la limite de la chaussée pour ne pas gêner les rares véhicules qui empruntent la rue. Les automobiles y sont devenues rares depuis qu'une avenue en aval a été fermée pour être végétalisée. L'itinéraire a ainsi perdu sa particule "bis", nous laissant espérer que les chats feront tout de même toujours attention en traversant. Avec les oiseaux, les muridés, les insectes, les araignées et les humains, ce sont les seuls animaux qui peuplent notre jungle.