70 Musique - octobre 2024 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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jeudi 31 octobre 2024

Renaissance, épisode 4 de circonstance


Nous sommes arrivés hier à Genève. J'interprète ce soir (clavier, trompette à anche, flûtes, guimbardes) avec Amandine Casadamont (platines) une version totalement nouvelle de mes Perspectives du XXIIe siècle. Mais d'abord le film réalisé collectivement avec Sonia Cruchon, Nicolas Clauss, Valéry Faidherbe, Jacques Perconte, John Sanborn et Eric Vernhes est projeté dans l'auditorium du MEG (Musée d'Ethnographie de Genève). Ensuite Amandine trafiquera le son des vinyles originaux de la collection Constantin Brăiloiu que je n'avais pas utilisés pour le CD avec la pédale Eventide que je lui ai prêtée, tandis que je symphoniquerai de mes dix doigts pour une création intitulée "After 2152".

→ Perspectives du XXIIème siècle, film et concert, jeudi 31 octobre à 18h30 au MEG, Genève



Après les vicissitudes qu'impliqua la pandémie sur ce projet qui m'aura pris un an à enregistrer, plus les mois qui ont suivi pour le film, le quatrième épisode intitulé Renaissance me semble bien à propos.

« J'avais totalement oublié les films que j'ai tournés autour du monde sans idée préconçue ni finalité. La Bosnie, l'Algérie ou l'Afrique du Sud, qui avaient donné Chaque jour pour Sarajevo dont Le sniper ainsi que Idir et Johnny Clegg a capella, avaient occulté ce que j'avais filmé au Japon, au Vietnam, en Thaïlande, au Laos, au Cambodge, aux USA, au Liban, en Égypte et dans le Maghreb, aux Antilles, en Europe évidemment et en France dans certains coins où la nature existe encore. Qu'ils soient en 16mm, Vidéo8, Hi-8 ou numérique, tous mes rushes avaient pourtant été numérisés, mais je ne me souviens pas de grand chose. Heureusement j'avais vraiment besoin des plans du Bamboo Train filant sur les rails près de Battambang. Encore fallait-il les retrouver parmi les dizaines de disques durs. J'ai eu de la chance. À côté d'eux reposaient des plans de montagne qui nous [serviraient] peut-être ensuite et ceux de la mangrove. J'ai tout envoyé à Sonia Cruchon qui a réalisé cinq des films de la série et qui [joua] le rôle de coordinatrice pour la docu-fiction qui les [réunit]. [...] J'appelle ma camarade pour lui suggérer les plans à monter sur la pièce Renaissance. Sonia me répond qu'elle a choisi les mêmes et que le montage vole déjà vers ma boîte aux lettres virtuelle. Les sons collent incroyablement aux images, à moins que ce soit le contraire, ce qui serait plus plausible à y "regarder" de plus près. Réaliser des clips resserre l'interprétation, beaucoup plus ouverte lorsqu'on écoute le disque en se laissant porter par sa propre imagination. Mais, d'un autre point de vue, "documenté" comme aurait dit Jean Vigo, cela fabrique un nouvel éclairage sur ce que j'ai composé...
Cette dixième vidéo occupe la place 4 sur mon CD Perspectives du XXIIe siècle, mais la troisième dans le film qui durera probablement trois quarts d'heure. Les images poussent à modifier quelque peu l'ordre des "chapitres". Un vent de liberté souffle sur Renaissance qui est une pièce chargée, exubérante. J'ai accumulé des archives de différents points du globe (au Niger, en Norvège, en Anatolie, en Estonie, au Pays basque !) et de différentes époques (de 1938 à 1952). J'y ai mis mon grain de sel, ou plutôt mon grain de sable, en ajoutant mes guimbardes et un orgue à bouche pour le rythme, des ambiances naturalistes, et Antonin-Tri Hoang a mis la touche finale grâce à sa clarinette basse à coups de slaps et mélodisant alors que Nicolas Chedmail trillait au cor. Sur ces archives du Fonds Constantin Brăiloiu, j'ai souvent recherché le rubato qui obéit chaque fois à une logique ancestrale. De toute manière je déteste la musique carrée, tirée au cordeau. Quel que soit le style il faut que ça swingue ! Avec les ambiances et le soin apporté aux réverbérations je replace les musiciens dans le contexte du quotidien. Et que ça vive ! Ce n'est pas la seule raison si j'ai dédié ces Perspectives à C.F. Ramuz, l'auteur de Présence de la mort... »


Jean-Jacques BIRGÉ
RENAISSANCE
Film réalisé par Jean-Jacques BIRGÉ
monté par Sonia CRUCHON



Jean-Jacques Birgé : guimbardes, khen, field recording

Nicolas Chedmail : cor

Antonin-Tri Hoang : clarinette basse


Sources :

Peuls (territoire du Niger). Duo de flûtes dans un mortier, 1949

Norvégiens. Danse (halling). Guimbarde. Setesda, 1938

Turcs (Anatolie centrale). Musique à programme : histoire de la brebis noire. Flûte sans bec (kaval), 1938

Estoniens. Danse. Guimbarde, 1938-1939

Basques (Pays basque français). Cris de montagnards. Voix de femmes, 1952

#4 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Commande : https://www.meg.ch/fr/boutique/disque-0

Les 12 épisodes séparés sur Vimeo !
Tous les articles du blog concernant le CD Perspectives du XXIIe siècle
Dossier du MEG en français et anglais
La presse : RTS Vertigo (Le MEG fait de l'anticipation sonore), RTS L'écho des pavanes (Jean-Jacques Birgé, ethnographie au futur antérieur), L'Autre Quotidien (L'Ethnographie revisitée en Perspective du XXIIe), Vital Weekly, Le Monde, Glob nato, Revue & Corrigée, Le Monde Diplomatique, Citizen Jazz, Sun Ship (10 meilleurs disques de l'année)...
L'album en écoute sur SoundCloud !

mercredi 30 octobre 2024

Sur les traces de Tintin


Décidément, nous suivons Tintin à la trace. Après Le Temple du Soleil et L'oreille cassée cet été, nous sommes descendus à l'Hôtel Cornavin de Genève où débute L'affaire Tournesol ! Une petite marche à pied nous permet de rejoindre le Musée d'Ethnographie de Genève (MEG) où je créerai demain jeudi à 18h30, en duo avec Amandine Casadamont aux platines, la pièce After 2152. En première partie, projection du film Perspectives du XXIIe siècle réalisé avec Sonia Cruchon, Nicolas Clauss, Valéry Faidherbe, Jacques Perconte, John Sanborn et Eric Vernhes. En attendant je digère la délicieuse fondue de la Coulouvrenière façon On a marché sur la lune !

MEG 2152, épidode 3 de Perspectives du XXIIème siècle


Ces derniers jours j'ai commencé à mettre en ligne sur FaceBook les 12 épisodes du film Perspectives du XXIIème siècle réalisé à partir de la musique de mon CD éponyme publié par le MEG (Musée d'Ethnographie de Genève). C'est à l'occasion de sa projection sur les lieux-mêmes où se passe l'action, ou plus exactement où elle se passera dans cent-vingt-huit ans, et du concert qui s'en suivra demain jeudi que j'en remets une couche ce matin, alors que je monte dans le train pour la Suisse.
Le disque, sorti en 2020, avait bénéficié d'une belle couverture médiatique (Le Monde Diplomatique, ÉLU Citizen Jazz, Le Monde, L'Autre Quotidien, Nato-Music, RTS Vertigo, RTS L'écho des pavanes, Revue & Corrigée, Vital Weekly...), mais la pandémie avait trucidé sa sortie.
Pour les mêmes raisons, le film réalisé avec six autres vidéastes était resté dans les cartons jusqu'à sa projection au Musée du Quai Branly en 2022. Le voir enfin au MEG, à l'occasion des 80 ans des Archives Internationales de Musique Populaire (AIMP), me remplit de joie et rend hommage au magnifiques créations visuelles de Sonia Cruchon, Nicolas Clauss, Valéry Faidherbe, Jacques Perconte, John Sanborn et Eric Vernhes.


En seconde partie, Amandine Casadamont et moi jouerons une suite intitulée "After 2152" qui reprendra le pitch de mes Perspectives, mais d'une manière totalement originale, puisque je lui ai demandé de se servir essentiellement de vinyles des archives de la collection Constantin Brăiloiu que je n'avais pas utilisés jusqu'ici et que moi-même j'improviserai sur des instruments nouveaux. Amandine aux platines et moi-même au clavier exposeront ainsi les quatre mouvements : catastrophe / calme après le tempête / reconstruction / fête.

→ Perspectives du XXIIème siècle, film et concert, jeudi 31 octobre à 18h30 au MEG, Genève

Comme annoncé en introduction, voici donc l'épisode 3, réalisé par Jacques Perconte.

« J'imaginais bien que la musique de MEG 2152 l'inspirerait. Pour enregistrer Nicolas Chedmail, qui joue du cor sur la partie centrale, j'avais évoqué le célèbre tableau Le Voyageur contemplant une mer de nuages peint par Caspar David Friedrich en 1818. J'avais ajouté les voix de ma fille Elsa et Jean-François Vrod sur le magnifique cor des Alpes du début en le resituant dans le paysage, enfin repris sa mélodie à l'orgue de cristal, accompagné par les tambours en berne de Sylvain Lemêtre. C'est une pièce calme et rassurante après le déchaînement de la catastrophe de L'Indésir que Sonia Cruchon avait mise en images. Il s'agissait de calmer le jeu, puisque nous quittions la dystopie pour entamer la reconstruction. Malgré la chaleur et les inondations, la nature resplendit. C'est là que l'on reprend son souffle avant de se mettre au travail ! Jacques Perconte a évidemment fait plusieurs essais, et choisi les carpes de Montesquieu au Château de la Brède. Elles rejoignent le bestiaire qui pullule à l'image comme au son. La fonte des neiges a provoqué la montée des eaux. Ainsi deux épisodes plus loin, on passera sous l'eau avec l'apparition des deux dragons. Jacques rappelle que plus c'est minimal, plus c'est délicat... Ici la dilution n'est pas seulement métaphorique. »


Jean-Jacques BIRGÉ
MEG 2152
Film réalisé par Jacques PERCONTE

#3 du CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118
Archives Internationales de Musique Populaire
Musée d'Ethnographie de Genève
Sortie le 21 juin 2020

Jean-Jacques Birgé : orgue de cristal, field recording
Nicolas Chedmail : cor
Sylvain Lemêtre : percussion
Elsa Birgé et Jean-François Vrod : voix

Sources :
Suisses alémaniques. Alpsegen (bénédiction de l’Alpe). Cor des Alpes. Canton de Schwyz, 1942
Suisses alémaniques. Alpenfahrt (montée à l’alpage). Canton d’Appenzell, Wasserauen, 1942
Collection universelle de musique populaire
Archives Constantin Brăiloiu

CD "Perspectives du XXIIe siècle"
MEG-AIMP 118, Archives Internationales de Musique Populaire - Musée d'Ethnographie de Genève
Direction éditoriale : Madeleine Leclair
Distribution (monde) : Word and Sound
Commande : https://www.meg.ch/fr/boutique/disque-0

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L'album en écoute sur SoundCloud !

samedi 26 octobre 2024

Animal Opera par Olivier Mevel et Rigobert Dittmann


Olivier Mevel, principal papa du lapin Nabaztag, l’ancêtre des objets connectés et de l’Internet des objets et le précurseur des haut-parleurs intelligents comme Alexa ou Google Home, a la gentillesse d'évoquer mon CD Animal Opera sur sa newsletter.

Bonjour à toutes et à tous !
Vous vous rappelez de Nabaz'mob ?
Le 27 mai 2006, 100 propriétaires de Nabaztag ont apporté leurs rongeurs et rongeuses favorites sur la scène d’une des salles du Centre Georges Pompidou pour un opéra créé par Jean-Jacques Birgé et Antoine Schmitt.
Jean-Jacques a créé les sons du Nabaztag et Antoine a conçu les mouvements et les animations lumineuses.
Plus tard, cet opéra a tourné dans le monde entier, faisant de Jean-Jacques et Antoine des stars internationales voyageant avec des flight-cases de lapins.
Pour tout savoir sur Nabaz'mob, c’est ici.
Je vous raconte tout cela parce que Jean-Jacques a sorti un nouveau disque intitulé Animal Opera, qui comporte deux enregistrements de Nabaz'mob. Vous pouvez l’acheter ici.
Design graphique par Étienne Mineur !
J'en profite pour vous dire qu'il reste encore quelques kits et quelques Nabaztag dans la boutique.

Pour tout vous dire, j'ajoute ci-dessous l'article de Rigobert Dittmann dans le numéro 126 de la revue allemande Bad Alchemy :

Animal Opera (GRRR 2038) est à la fois un souvenir du Pérou et un grand eurêka pour la « musique idéale » de JJB en tant que sons organisés qui intègrent tous les bruits du monde, des expressions de la vie des animaux et de l'animal humain aux instruments acoustiques et électroniques. Concentrée sous la forme d’une musique de drone, sans le cliché des mantras Om ou du simple Nadabrahma new-age idyllique. La forêt tropicale autour du Shimiyacu Amazon Lodge, non loin de Tarapoto, capturée à son éveil, est exactement ce que l'on espère. Les grillons et les oiseaux, avec seulement les chants de coq comme indice de la présence humaine, jouent et ‘répètent’ leur truc depuis des siècles, des millénaires, peu importe que Cage l'appelle ‘Roaratorio’, que Birgé le capture en ‘Dawn at Shimiyacu’ ou même qu'une oreille humaine écoute cette ‘symphonie de la nature’. Pensez-y. Il est encadré par ‘Nabaz'mob des V1’, live à Saint-Médard-en-Jalles en avril 2009, et ‘Nabaz'mob des V2’, live à Lille en décembre 2010, l'’opéra’ de JJB pour une centaine de lapins Nabaztag contrôlés en wi-fi. Les gimmicks, avec leur petit synthétiseur et haut-parleur dans le ventre, ont permis à Antoine Schmitt en tant que designer comportemental et à Birgé en tant que designer sonore de créer une ‘centophonie’ carillonnante et tintinnabulante, tambourinante, bourdonnante, orgonale, arpégée et même orchestrale pour finir, dans l'esprit de Cage, Reich, Nancarrow, Ligeti. Une musique sans musiciens, une musique qui joue avec la programmation et l'indiscipline, qui soulève des questions de décision et de contrôle, et une musique qui, à Tarapoto, avec des joueurs invisibles, suit exclusivement des règles et des forces inhumaines.

jeudi 24 octobre 2024

Chronique virtuelle IA de mon Animal Opera


Je m'étais amusé à traduire le texte du livret de mon nouveau CD, Animal Opera, en une discussion audio virtuelle entre deux chroniqueurs IA, mais les deux journalistes parlaient anglais. Étienne Mineur, qui a réalisé la superbe pochette de cet album, divulgue une astuce de Jean-Noël Lefebvre pour le faire en français. Il suffisait d'ajouter le prompt "Hosts CAN ONLY SPEAK IN FRENCH" ! En écoutant cette chronique hagiographique je reconnais de légers accents québécois et l'Intelligence Artificielle se trahit à deux reprises en émettant des syllabes incompréhensibles, délicieux bugs créatifs d'une langue inexistante. Ces glitches me font penser à la corrosive série TV Braindead de 2016 que je recommande à toutes celles et ceux qui l'auraient manquée, ou à l'excellent film I'm Your Man (Ich bin dein Mensch) de Maria Schrader, la réalisatrice de Unorthodox. Qu'on nous mange le cerveau ou que nous soyons remplacés par des robots est une préoccupation sérieuse qui m'amuse beaucoup ces derniers temps.

Résumé IA : Le texte explore la création de l'album "Animal Opera" par le musicien Jean-Jacques Birgé, qui s'est inspiré du bruit des insectes de la forêt amazonienne pour composer une musique de drone. L'album est également lié à l'opéra "Nabaz'mob", une œuvre technologique et chorégraphique utilisant des lapins robotisés. Le texte met en avant la fusion entre les sons naturels et les sons synthétiques, la confrontation des interprétations de la même œuvre, et le lien entre le minimalisme et le maximalisme dans la création musicale.
NotebookLM peut encore parfois donner des réponses inexactes. Il est conseillé de vérifier les faits qu'il présente de façon indépendante. (!)

→ Version française de la chronique virtuelle AI du CD Animal Opera

mardi 22 octobre 2024

Animal Opera, ultime étape péruvienne ?


Voici le texte imprimé sur le livret de 12 pages inséré avec le CD Animal Opera (GRRR 2038, dist. Socadisc / Les Allumés du Jazz, sortie le 15 novembre 2024) dans le digisleeve 3 volets dont Étienne Mineur a une fois de plus réalisé le magnifique design graphique. Il récidivera bientôt avec la pochette de Tchak, inédit d'Un Drame Musical Instantané de l'an 2000 qui sortira à la fin du mois sur le label autrichien KlangGalerie ! Donc...

Au Pérou, sur les hauteurs de Tarapoto, à la lisière de la selva, la forêt amazonienne, j'écoutais la symphonie de la nature, allongé sur mon lit. Si l'orchestre d’insectes, de batraciens et de je ne sais quels autres animaux, était attendu, un concert étonnant se jouait chaque matin et chaque soir juste avant le lever et le coucher du soleil. Montait alors progressivement un drone strident, assourdissant, probablement composé d’élytres frottés, qui se dissolvait avec la même soudaineté une demi-heure plus tard.
Depuis toujours j'ai aimé intégrer tous les bruits du monde à la musique, qu'ils soient naturels ou provenant des animaux dénaturés que nous sommes. Dès le début des années 70 je revendiquai de signer tout ce que j'entendais dès lors que j'en avais choisi le début et la fin, affublé de mon magnétophone. Bien avant Défense de, mon premier disque, avec Gorgé et Shiroc, j’incorporais régulièrement des bruitages à mes pièces musicales. J’étais guidé par le concept de sons organisés cher à Edgard Varèse et de partition sonore hérité de Michel Fano.

D’un autre côté j’avais développé un goût prononcé pour les instruments électroniques, d’abord en bidouillant des capteurs et des amplificateurs, et dès 1973 en acquérant mon premier synthétiseur, un ARP 2600. J’ai continué à m’intéresser à tout ce qui produit du son, instruments acoustiques ou électroniques, bruitages et voix, radio et field recording. 
Depuis que j’avais entendu La Monte Young et Marian Zazeela à la Fondation Maeght en 1970, j’avais toujours eu envie de fabriquer de la musique de drone, mais je cherchais à échapper au son grave du mantra ôm. En écoutant monter celui de la forêt amazonienne, j’ai immédiatement compris que j’avais trouvé ce que je cherchais depuis si longtemps. Loin des field recordings new age, l’objet sonore peut paraître agressif, mais en situation nous nous laissions porter par ce décapant nuage, et je vous engage à lâcher prise et à planer au-dessus de la canopée comme nous le fîmes chaque fois. Il fallait bien qu’une fois de plus je prenne le contrepied de la mode, fut-elle très marginale. Regarder le monde à l'envers tient du discours de la méthode, comme revendiquer le maximalisme en plein essor du minimalisme, ou produire ce disque, justement plutôt minimaliste, forcément différent dont je me suis fait une spécialité.C’est aussi mon premier album sans aucun musicien !
Pendant mon voyage péruvien qui m’amena jusque dans l'Amazonie profonde je pensais souvent à réécouter La fièvre verte qui ouvre le disque Carnage publié en 1985 par Un Drame Musical Instantané, mais c'est en plongeant dans ce vacarme naturel que me vint l'idée de cet album où je couplerais cet enregistrement avec celui de l'opéra Nabaz'mob réalisé en collaboration avec Antoine Schmitt. La symphonie de la nature me rappelait fondamentalement la musique de l'opéra que nous avions composé il y a vingt ans pour cent lapins communicants, objets connectés en plastique abritant chacun dans leur ventre un petit synthétiseur et un haut-parleur, constituant ainsi une centophonie.
« Évoquant John Cage, Steve Reich, Conlon Nancarrow et Gyorgy Ligeti, cette partition musicale et chorégraphie ouverte en trois mouvements, transmise par wi-fi, joue sur la tension entre communion de l'ensemble et comportement individuel, pour créer une œuvre forte et engagée. Cet opéra questionne les problématiques du comment être ensemble, de l'organisation, de la décision et du contrôle, qui sont de plus en plus centrales et délicates dans le monde contemporain. Nous avions donc choisi de pervertir l'objet industriel (à l'origine Antoine avait été le designer comportemental du Nabaztag et moi-même le designer sonore) pour en faire une œuvre artistique où la chorégraphie d'oreilles, les jeux de lumière et les petits haut-parleurs forment une écriture à trois voix s'appuyant sur le décalage temporel et la répétition, la programmation et l’indiscipline. »
Les bestioles invisibles de Tarapoto obéissent à d'autres lois qui m'échappent totalement, mais je suis certain qu’elles nous inspirèrent, par un capricieux va-et-vient spatio-temporel, comme nous composions Nabaz’mob. Aimant confronter différentes interprétations de la même œuvre, j’ai choisi d’encadrer L’aube à Shimiyacu avec deux versions de l’opéra pour souligner le libre arbitre de nos cent interprètes mécaniques. La première a été enregistrée avec le clapier de la version 2 des Nabaztag qui possédaient une sortie mini-jack à la place de la queue. La seconde a été prise avec un couple de microphones. On y perçoit de temps en temps les murmures du public, comme on peut deviner dans L’aube à Shimiyacu quelque présence humaine. J’avais plusieurs raisons de penser au plan séquence de Michelangelo Antonioni à la fin de Profession Reporter.

→ Jean-Jacques Birgé, Animal Opera, CD GRRR, dist. Socadisc, sortie officielle le 15 novembre 2024, mais déjà livré au studio. Également sur Bandcamp !

P.S.: j'ai fourni ce texte à la Matrix qui en a sorti un dialogue (en anglais) entre deux journalistes virtuels. Époustouflant et effrayant à la fois :
https://soundcloud.com/jjbirge/animal-opera-ia-dialogue

samedi 19 octobre 2024

3 albums sur Bad Alchemy #126



Une fois de plus, me voilà en train de traduire tant bien que mal l'allemand de Rigobert Dittmann qui publie un long article sur Apéro Labo 4, Tchak et Titres (Apero Labo 5) dans le numéro 126 de la revue Bad Alchemy.

JJB a réagi énergiquement au premier tour des élections législatives françaises. Quand la bête se réveille, la résistance s'impose, même si ceux qui s'opposent aux mauvaises nouvelles sont généralement trop peu nombreux. L'histoire oscille de crêtes en fosses, évidemment. Et outre l’inquiétude face aux politiques qui menacent de prendre le pouvoir, son souci majeur est l'état de la planète. Le danger fasciste, les intérêts des banques et du capital, continuent de menacer. Qu'adviendra-t-il de la Constitution, de la démocratie ? Tout est possible, le pire comme le meilleur, si l'IA puissance x s’en mêle. C'est pourquoi, face à la stupidité criminelle et suicidaire engendrée par le profit et la manipulation de masse, il faut rester éveillé et ne jamais baisser les bras.

Le 8 septembre 2024, JEAN-JACQUES BIRGÉ, de retour d'un voyage de cinq semaines en Amérique du Sud, a reçu de nouveaux invités au studio GRRR, pour Apéro Labo 4 (GRRR 3120, numérique), en se servant encore du jeu Oblique Strategies. Cette fois-ci avec FABIANA STRIFFLER, violoniste de rêve originaire de Schwäbisch Hall, faisant la navette entre Berlin et Paris en tant que compagne de jeu de Karsten Hochafel ou Daniel Erdmann, aussi au violon, sifflet, harmonica et avec sa voix. Et avec LÉA CIECHELSKI de Big Fish, Prospectus et Mije au saxophone alto, à la flûte et vocalement. Lui-même, aux claviers, trompette à anche, shahi baaja, Terra, Enner, relève les défis imposés par le hasard : 'Use an unacceptable colour' (résolu avec de drôles de timbres), 'Decorate, decorate' (avec glaçage de violon, ornement de flûte, et rythmique), 'Do nothing' (4e partie abrégée, passée à bavarder), 'Towards the insignificant' (l'insignifiant, émietté bruyamment, teinté en arrière-plan, avec cloches et sifflets), 'Discard an axiom' (oh là là, quel principe est rejeté dans cette orchestration psychorock ? ), 'Cut a vital connection' (drones sombres et chants curieux, découpés), 'Which elements can be grouped?' (répétitions et frottements, traits et abréviations, avec violon country), 'Is it finished ? (après de beaux solos d'alto et de violon, un accord de clavier, harmonica et souffle d'alto), 'Accretion' (vrombissement orchestral qui enfle, avec pizzicato, grattements, flûte, vocalisation à la VAK) et 'One each' (éraillé, quaker, violoniste, reniflant, JJB surréaliste avec synthé noise et hameçons).

Mais attention ! GRRR, apporte, via Klanggalerie, Tchak ! (gg477) des choses inouïes d'UN DRAME MUSICAL INSTANTANÉ. En 1998, 'Le silence éternel des espaces infinis m'effraie' évoque l'angoisse de Blaise Pascal dans le duo de Bernard Vitet au bugle et Jean-Jacques Birgé aux machines. En 2000, 'Stomp', 'Roots', 'Gaza' [en septembre 2000, le début d’une nouvelle guerre mondiale ? L'intifada qu’on appelle terroriste ?), '1936' [en juillet 1936, la guerre civile espagnole a commencé, l'artillerie tonne] et 'Vir-us' [le bug du millénaire] avec son beat obstiné We will Rock You et la trompette qui fait sonner la morosité, respectivement dans le Machiavel Quartet électro-groovy avec encore Philippe Deschepper trillant à la guitare et DJ Nem à la drum'n'bass, aux synthétiseur basse et breaks & scratches, tandis que JJB opère aux sampler, synthétiseur, hou-kin, varinette, trompette à anche et voix. 'Vi-rus', mixé en 2005 avec la voix de Mourchid Baco, est devenu 'Ça ira', le révolutionnaire 'Wir schaffen das', désormais mondialisé. 'Machiavel Meeting' fait encore mieux, en 1998 live au Glaz'Art, comme Anything goes en nonette machiavélique avec là en plus Yves Robert - trombone, Hervé Legeay - guitare, Didier Petit - violoncelle, Olivier Koechlin - contrebasse & Étienne Auger - groovebox.

Le 13 octobre 2024, Titres (digital) est l’Apéro Labo 5, avec HÉLÈNE DURET, originaire d'Orange, qui joue dans son trio Fur et son quintet Synestet avec Benjamin Sauzereau (Book Of Air), à la clarinette basse, clarinette et guitare. Avec ALEXANDRE SAADA de Madeleine & Salomon, qui est actuellement auteur-compositeur-interprète avec 'Yellow Horses' ou soul jazz avec Malia, chanteuse du Malawi, au piano, percussions et boîtes à musique. Et JEAN JACQUES BIRGÉ joue des claviers, Tenori-on, Terra, Enner, shahi baaja, cythares et trompette à anche. Cette fois en résonance avec des titres de livres proposés par le public : 'For Whom The Bell Tolls' (Hemingway) avec sonnerie tonitruante. 'The Grass Harp' (Capote), avec une cythare vacillante et chaloupée, et pulsion nostalgique. 'Agua Viva' (Clarice Lispector) avec embouchure crachotante, cloche exotique, boîte à musique, crécelle, piano, violoncelle fantôme, clarinette lyrique, chant de fantôme. 'Sein und Zeit' (Heidegger) avec des secondes qui tic-taquent, guitare, tintement ombragé, un petit train qui flâne, des gazouillis, de la poésie à la clarinette, un quasi silence. 'París no se acaba nunca' (Enrique Vila-Matas) avec boîte à musique mélancolique, piano sombre, clarinette basse qui couve, beat électrique, nuages électroniques et voix d'ordinateur. Vom Gehen im Eis' (Herzog), avec son électronique à deux tons, tintements répétés 'flûtés', cliquetis glacés, petites finesses de cythare, clés et piano intériorisé. Ainsi que 'Le rouge et le noir' (Stendhal), avec piano cahoteux et clarinette basse bourdonnante sur fond de groove électrique. Un jeu d'associations spontanées, d'espaces libres savamment exploités, de suggestions fantastiques. Un jeu à domicile pour Birgé en tant que rat de bibliothèque, qui, dans sa jeunesse, est passé de « Tintin » à « Demain les chiens » de Clifford D. Simak, puis à « L'or » de Blaise Cendrars comme premier livre 'sérieux' et finalement de « Bras cassé » et « Connaissance par les gouffres » d'Henri Michaux vers Cocteau, Ramuz, encore Cendrars, Schnitzler, Céline ? J‘ai toujours eu un faible pour les bandes dessinées, en gros depuis 50 ans, sous lesquelles plient les étagères, sur la photo je reconnais « Watchmen », « From Hell », « Cages », « Blast », « L'Incal », « Asterios Polyp », « Alpha » & « Beta » de Jens Harder... Après la grande exposition « Bande Dessinée » au Centre Pompidou début septembre, Birgé a ajouté « L'intranquille Monsieur Pessoa » de Nicolas Barral, « Feux » de Mattotti, « Idéal » de Baptiste Chaubard & Thomas Hayman, « Here » de Richard McGuire et « Stacy » de Gipi. Contemporain exemplaire en matière d'input cultivé et d'output créatif, musicalement sur GRRR, en paroles sur http://www.drame.org/blog, JJB est un phare, un réconfort et une inspiration.

vendredi 18 octobre 2024

Animal Opera, le retour des lapins Nabaztag ?


Que vous fassiez ou non partie des 200 000 chanceux qui possédaient un lapin Nabaztag ou assistèrent à Nabaz’mob, l’opéra pour 100 lapins communicants, vous adorerez Animal Opera, mon nouveau CD. Mon enregistrement cet été au Pérou de L’aube à Shimiyacu dans la forêt amazonienne m'a donné envie de l’accompagner de deux versions différentes de l’opéra que j'avais imaginé avec Antoine Schmitt en 2006. Chaque clapier avait son autonomie comme chaque lapin avait son libre-arbitre. La musique féérique et minimaliste des 100 robots en plastique s’oppose à la noise du drone produit par les élytres de drôles d’insectes. Après une centaine d’albums dont récemment mon Centenaire (1952-2052) et les 3 volumes de Pique-nique au labo en compagnie de 48 solistes, c’est mon premier disque sans aucun musicien, même aux manettes. Absorbé par la nature ou confiant au wi-fi de diriger un orchestre de cent mini-synthétiseurs, le compositeur retrouve encore ici la magie de ses compositions instantanées.

→ Jean-Jacques Birgé, Animal Opera, CD GRRR 3 volets avec livret bilingue F/GB 12 pages, graphisme d'Etienne Mineur, dist. Socadisc, sortie officielle le 15 novembre 2024, mais livré hier au studio. Également sur Bandcamp !

P.S.: j'ai fourni le texte du livret à la Matrix qui en a sorti un dialogue (en anglais) entre deux journalistes virtuels. Époustouflant et effrayant à la fois :
https://soundcloud.com/jjbirge/animal-opera-ia-dialogue

jeudi 17 octobre 2024

Mythique Unit à Châteauvallon en 1972


Le 9 octobre dernier j'indiquai la mise en ligne du concert formidable du Unit à Châteauvallon en 1973. Le concert mythique restait celui de 1972, avec les mêmes musiciens un an plus tôt, auxquels s'était jointe la chanteuse Tamia. Je pensais avoir écrit un article sur la réédition de l'enregistrement de ce No, no but it may be, mais elle date de 2003, deux ans avant que ne commence ce blog. J'ai également feuilleté mes articles écrits pour la revue Muziq, mais c'était également trop tôt. Universal avait publié ce disque initialement sorti sur Le Chant du Monde, sous une nouvelle et inédite production réalisée par Jean Rochard, car le vinyle était une version tronquée. Il aura fallu attendre l'édition CD pour jouir de son intégralité (48 minutes), ce qui fait tout de même défaut à cette extraordinaire vidéo d'une demi-heure.


Toujours présenté par André Francis, le concert présente Michel Portal à la clarinette contrebasse, au taragot, au sopranino et au bandonéon, Bernard Vitet à la trompette, au cor et au violon, Beb Guerin et Léon Francioli aux contrebasses, Pierre Favre à la batterie et la chanteuse Tamia dont la prestation s'arrêtait à la fin de la face B du vinyle aussitôt entrée en scène, coupée machistement par ses mâles camarades ! En choisissant deux contrebasses, Portal avait en tête une sorte de réduction d'un orchestre symphonique. Plus tard, Tamia et Pierre Favre firent équipe, tandis que Léon Francioli monta BBFC avec Bovard, Bourquin et Clerc, et Bernard Vitet fonda Un Drame Musical Instantané avec Francis Gorgé et moi-même en 1976 pour une aventure qui dura plus de trente ans. Portal se plaignit toujours de ne jamais avoir retrouvé la complicité de ce groupe qui avait explosé sur des questions de droits d'auteur, en particulier en se chamaillant devant les caméras de la télévision allemande. Ce concert historique, un jalon essentiel des musiques improvisées en France, influencera de nombreux musiciens jusqu'à nos jours.

mercredi 16 octobre 2024

Titres (Apéro Labo 5) de Birgé Duret Saada


Chaque représentation d'Apéro Labo voit des musiciens/ciennes différent/e/s investir le Studio GRRR. J'essaie aussi chaque fois de trouver une manière amusante de faire participer le public en lui faisant choisir le thème de nos compositions instantanées. Dimanche dernier je leur ai demandé de nous donner un titre de livre qu'ils ou elles avaient particulièrement aimé. La clarinettiste Hélène Duret, le pianiste Alexandre Saada et moi-même avons donc interprété Pour qui sonne le glas (For Whom The Bell Tolls), La harpe d'herbes (The Grass Harp), Agua Viva, Être et temps (Sein und Zeit), Paris ne finit jamais, Le chemin des glaces (Vom Gehen im Eis), Le rouge et le noir.
Je mixai le lendemain et livrai le soir-même l'album Titres en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org, et également sur Bandcamp.


Mon propos est de retrouver l'essence-même de notre amour pour la musique en rendant les conditions de réception les plus confortables. Pour mes invités musiciens il s'agit de se mettre dans la peau de nos premiers émois lorsque ce n'était pas encore notre métier et que seule la passion nous guidait. Et le jeu, car, je le répète souvent, nous avons, comme les comédiens, le privilège de jouer, de jouer comme des enfants. Vous le voyez, nous ne nous en privons pas. C'était une époque où tout était possible. Ce jour-là Hélène Duret s'empara de la guitare, Alexandre Saada fit tourner un rhombe et tous deux flashèrent sur les petites boîtes à musique. Tout cela tourne bien rond.


Pour le public j'installe des fauteuils confortables et je les convie à partager boissons et mets de bouche à l'issue du concert. Ne pouvant déplacer le piano, j'avais dû inaugurer une nouvelle disposition des sièges, Alexandre et Hélène étant positionnés à l'autre bout du studio, dans la cabine qui ressemble à une caverne d'Ali Baba. D'un point de vue technique j'avais longtemps cherché le moyen de diffuser dans le studio un ensemble équilibré, quitte à ce que nous jouions au casque pour ne pas provoquer de larsens. Pur hasard, le prochain APÉRO LABO, le 8 décembre, verra à nouveau un pianiste et une clarinettiste investir le lieu, puisque mes invités seront Catherine Delaunay et Roberto Negro.


Mais pour l'instant, que vous ayez ou pas bénéficié du concert en direct, vous pouvez écouter Titres en ligne sur drame.org ou Bandcamp. Ce fut une nouvelle partie de plaisir, particulièrement mélodique et inventive. Je jouais comme d'habitude du clavier, mais aussi de divers instruments électroniques bizarres où le geste instrumental est capital (Tenori-on, Terra, Enner), de la shahi baaja distordue, mais aussi des cythares et de ma trompette à anche. Hélène était essentiellement à la clarinette basse, avec un peu de clarinette, tandis qu'Alexandre quitta parfois les touches pour se glisser dans les cordes. L'accord parfait.

Photos © JJB, Christiane Louis, Dominique Greussay

lundi 14 octobre 2024

Byard Lancaster, The Complete Palm Records (1973-1974)


"Comment ai-je pu passer à côté de Byard Lancaster ?", ai-je demandé à Théo Jarrier qui tient le magasin Souffle Continu et en dirige le label avec Bernard Ducayron. Il me répond que Lancaster n'est resté que trois ans à Paris, contrairement à Archie Shepp, Sunny Murray ou même l'Art Ensemble of Chicago. Fin des années 60 et début des années 70, la situation politique et les conditions économiques étaient très compliquées, voire dangereuses, aux États Unis. Nombreux jazzmen émigrèrent à Paris, Stockholm ou Berlin. L'American Center, situé boulevard Raspail à l'endroit actuel de la Fondation Cartier, accueillait régulièrement les musiciens de free jazz et bien d'autres, puisque nous y jouâmes aux tout débuts d'Un Drame Musical Instantané. C'était un lieu de rencontre pour tous les expatriés afro-américains, parfois proches des Black Panthers. La fiche Wikipedia (anglaise) de Byard Lancaster est très incomplète, aussi le long texte de Pierre Crépon inclus dans le coffret deluxe (cinq 30cm + un 25cm et un 17cm) est-il extrêmement précieux. Sans parler des photographies de Thierry Trombert, Jean-Jacques Pussiau et Gérard Rouy, les quatre disques publiés à l'origine par Palm, le label de Jef Gilson, en 1973-1974, ont été remarquablement restaurées et remasterisés. Ajoutez Love Always, un morceau de 15 minutes en bonus, et vous serez partis pour un voyage dans le temps accompagné par un guide virtuose, polyinstrumentiste épatant qui mérite d'être (re)découvert. Il semble aussi à l'aise au piano, à la flûte, à tous les saxophones, à la clarinette basse, qu'il joue en solo, en trio ou dans de plus grandes formations.
Le premier disque, US, avec Sylvin Marc et Steve Mc Call, étant dans la lignée radicale du free, je préfère Mother Africa et ses rythmes répétitifs inspirés de la soul, avec Clint Jackson III à la trompette, Jean-François Catoire à la basse et à la contrebasse, Keno Speller aux percussions et Jonathan Dickinson à la batterie. Dans le troisième, Exactement, les six solos et deux duos avec Speller sont d'une rare intensité. Le dernier, Funny Funky Rib Crib, insiste sur la diversité de la Great Black Music. Y participent le trompettiste Clint Jackson, le tromboniste Joseph Traindl, les saxophonistes Eric Denfert et Del Rabena, le pianiste François Tusques au Fender Rhodes, le guitariste François Nyombo, les bassistes Sylvin Marc et Zizi Japhet, les batteur Frank Raholison et Steve McCall. Lancaster y chante même. Rien d'étonnant à cette proximité de la soul, du funk et du free ; rappelons-nous, par exemple, les derniers albums d'Albert Ayler ! S'y exprime une véritable joie de vivre, une utopie qui semblait accessible, la révolte la fleur au fusil, même si Jésus vient de temps en temps rendre ivre ces musiciens rebelles.
J'avais oublié avoir vu et entendu Byard Lancaster avec Sunny Murray, Alan Silva et Frank Wright au Festival d'Amougies en octobre 1969. C'est là que j'avais découvert le free jazz, saisi par l'Art Ensemble, Archie Shepp, Don Cherry ou Steve Lacy. En enchaînant d'une seule traite l'intégrale de cette réédition je me rends compte que la découverte ne cesse jamais et qu'il est passionnant d'en chercher la logique.

→ Byard Lancaster, The Complete Palm Records (1973-1974), 4 CD Bundle (Us, Mother Africa, Exactement and Funny Funky Rib Crib) 45€ ou coffret deluxe 5LP+12”+7” 139€, Souffle Continu records

jeudi 10 octobre 2024

Pépites en clips


Préparer un concert ne rime pas forcément avec répétition. [Ce 18 octobre 2012], Vincent Segal et Antonin-Tri Hoang étaient venus discuter du concert au Pannonica de Nantes les mains dans les poches. Lorsque l'on va improviser ensemble il est plus important d'être sur la même longueur d'ondes que de griller ses cartouches. Le premier fixé au violoncelle, le second au sax alto et aux clarinettes, la variété de mon instrumentation structurera la soirée. Si la démonstration de mon piano préparé virtuel les convainc ils me font abandonner le Kaossilator de l'iPad pour l'original en dur. Ils adorent son côté brut et vintage quand sa version numérique sonne trop proprette. Le plaisir de nous retrouver en toute amitié nous fait digresser vers moult sujets extra-musicaux qui constitueront probablement le terreau de notre inspiration. Avant de nous quitter nous évoquons les dernières trouvailles de chacun.


Je lance le mouvement avec le folk rocker Sixto Rodriguez découvert grâce au Glob de Jean Rochard. L'arrangement de Sugar Man est étonnant. J'ai l'impression de me reconnaître dans les effets spéciaux ! Je dégotte ses deux albums de 1970 et 1971, un live de 1998 enregistré en Afrique du Sud où le Mexicain fut un héros anti-apartheid sans le savoir, trois singles, et surtout le film suédois de Malik Bendjellouls qui sortira en France le 26 décembre [suivant]. J'y reviendrai forcément...


Vincent sort de sa manche une version live de ‪L'enfant, la mouche et les allumettes‬ de Jean-Claude Vannier dans un show de Roland Petit accompagnant la collection automne/hiver 1971 d'Yves Saint-Laurent. Décoiffant ! Et ça passait à la télé... Cette version est encore meilleure que celle de L'enfant assassin des mouches, l'album écrit sur un conte de Serge Gainsbourg. Quel couturier aurait aujourd'hui un tel toupet pour choisir la musique de son défilé ? [C'est arrivé parfois, comme lorsque la marque Issey Miyake engagea le percussionniste Sylvain Lemêtre pour se promener parmi les danseurs !]


Je n'ai pas l'habitude de faire suivre les séquences YouTube, mais Vincent continue avec la version de Gangster of Love enregistrée à Brême en 1976 par son auteur, Johnny "Guitar" Watson, ahurissant ! Ce morceau écrit en 1957 avait été repris par le Steve Miller Band dans le magnifique album Sailor qui est un de mes préférés de l'époque psychédélique. L'extrait explique bien pourquoi Johnny "Guitar" Watson était le guitariste préféré de Frank Zappa.


On termine pour aujourd'hui avec Sam's Boogie de Magic Sam, disparu en 1969, histoire de remettre les pendules à l'heure dans l'histoire de la guitare électrique. Du papier de verre !

mercredi 9 octobre 2024

Document exceptionnel


À l'époque Michel Portal, qui joue ici du didgeridoo, des clarinettes basse et contrebasse, de la trompette, du sax sopranino et de la poêle à frire, était un modèle, un modèle pour les improvisateurs, capable de prendre des risques inouïs. Et puis le Portal Unit s'appelait à l'origine le Unit. Le titre, "Mon violon est cassé parce qu'il avait une âme française" (inspiré d'un texte de René de Saint-Prest et L. Christian), était une idée de Bernard Vitet qui joue ici de la trompette, du percuvent et du cor triphonique (préfigurant le Spat' sonore de Nicolas Chedmail). Le groupe formé avec Beb Guérin et Léon Francioli aux contrebasses et Pierre Favre à la batterie était absolument génial.


Après 1980, Portal a malheureusement décidé d'abandonner l'aspect expérimental ("parce que j'ai besoin d'argent") et les trucs qui lui faisaient peur et le poussaient (invitant, par exemple, Jac Berrocal ou demandant à Bernard de jouer du violon). Aucun concert ne ressemblait au précédent, même de loin. Un modèle, vous dis-je. Aujourd'hui Michel est en mauvaise santé et il est probable qu'il ne remonte plus sur scène. Beb s'est suicidé en 1980. Bernard est mort en 2013, Léon en 2016. À 87 ans, Pierre est toujours actif.
C'était il y a un demi-siècle. Le magnifique concert mythique de Châteauvallon sorti en disque date de l'année précédente, et le suivant, très beau aussi, de 1976.

lundi 7 octobre 2024

The Sky Is Crying par Bribes 4


Huit ans déjà depuis mon article sur le premier disque du groupe Bribes 4... Le nouveau, The Sky Is Crying, m'envoûte dès les premières mesures de Josie 2, inspiré par Oh, My Babe Blues de Ma Rainey. Composé du sax ténor Geoffroy Gesser, du claviériste Romain Clerc-Renaud, de la chanteuse Linda Oláh et du batteur Yann Joussein, ces deux derniers également aux instruments électroniques, Bribes 4 reprend des chansons interprétées jadis par Ma Rainey (Chain Gang Blues, Broken Soul Blues), Bessie Smith (He's Got Me Goin', Weepin' Willow Blues) ou Billie Holiday (Deep Song, Gloomy Sunday, I'll Get By, Strange Fruit), s'en emparant avec inventivité et passion. Passion nouvelle suggérée à Geoffroy Gesser par sa relecture de Blues et féminisme noir, le livre d'Angela Davis où elle analyse et transcrit les paroles chantées par les trois étoiles du blues. J'appréciais aussi le travail de Romain Clerc-Renaud au sein du groupe Novembre et co-fondateur de Bribes 4, comme celui de Yann Joussein avec Tribalism et celui de la chanteuse suédoise Linda Oláh avec YOU. Entre autres, car tous excellent chaque fois qu'on les rencontre.


The Sky Is Crying est un disque excitant, le genre qu'on réécoute aussitôt terminé. Leur blues est volontaire. Pas de larmes. Même si je reconnais dans Gloomy Sunday la chanson qu'on disait poussant au suicide quand Damia chantait Sombre dimanche, ignorant qu'on la devait au Hongrois Rezső Seress, qui lui n'y échappa pas ! De même que Strange Fruit fait toujours se serrer les dents. Textes aux revendications sous-jacentes du Great Black People. À bras le corps, il en faut bien deux, pour cette musique le cœur sur la main et le poing levé.

→ Bribes 4, The Sky Is Crying, CD letonvertical.fr / collectifcoax.com, sortie le 8 novembre 2024 / concert le 16 novembre à l'Olympic Café

jeudi 3 octobre 2024

Musiques traditionnelles d'aujourd'hui


La musique bretonne évolue sans cesse au gré des rencontres et des nouvelles générations qui s'emparent de leur patrimoine qu'ils renouvellent, recyclent, relisent, réinventent. À l'écoute du trio de Janick Martin, sous l'écorce on devine les rameaux du jazz et des musiques improvisées. C'est évidemment regarder l'image à l'envers, mais il y a tant de manières d'apprécier une œuvre. Les musiques traditionnelles n'ont pas attendu les minimalistes pour pratiquer la répétition, c'est même le fonds qui manque le moins. L'origine de l'album instrumental Sông Song est une épidémie de transe collective ou chorémanie qui eut lieu à Strasbourg en 1518. Mon père l'appelait danse de Saint-Guy. Et l'ami Gigi Bourdin, ce très cher disparu qui nous manque à tous, d'avoir offert le livre Les danseurs fous de Strasbourg de John Waller à Janick Martin. Julien Jack Tual à la guitare électrique et Simon Latouche au trombone ont rejoint l'accordéoniste chromatique. De temps en temps Robin Fincker avec son sax ténor leur prête main forte pour cette musique de fous, celle des derniers jours, que les musiciens ont imaginée en suivant la rivière. Toutes les rivières. Du Vietnâm (Sông signifie rivière en vietnamien) à Redon en passant par la kurde Dyarbakir, la béninoise Cotonou, le Mississipi, ils ont créé une immense farandole que l'on attrape comme lorsqu'on se glisse au milieu des danseurs des festoù-noz. Je dis ça, mais la dernière fois je me suis fait éjecter parce que je ne connaissais pas les pas ! Là ça va, je suis chez moi et j'enchaîne avec le huitième album du Quintet Hamon Martin (j'avais chroniqué leur cinquième en 2014).
Et si l'idée coulait de source commence avec Au gui l'an neuf, un très beau pilé-menu de Melaine Favennec et Mathieu Hamon. Il y a deux Hamon dans le quintet, Mathieu qui chante et Erwan à la bombarde et à la flûte traversière en bois, mais il n'y a ici qu'un accordéoniste qui s'appelle Martin, le même que celui du trio ! Ajoutez Ronan Pellen au cistre, instrument cousin des mandolines, et Erwan (ça se complique, c'est le deuxième du groupe) Volant à la basse. Cela fait du bien de comprendre les paroles aussi bien qu'on entend chaque instrument. Très bel enregistrement, mixage et mastering. Après un bal paludier, un rond paludier, une mazurka, un laridé 8 temps, je suis par terre avec le ridé de Guillac, Les pommes dans le poirier, de Gigi Bourdin qui manque définitivement à tant de monde en Bretagne et passé la frontière. Suivent encore une ridée 6 temps, un rond de Saint-Vincent (je crois que c'est là que j'avais giclé malgré mon élan volontariste) et un an dro. Tous participent aux arrangements, et à défaut de danser mon pied ne peut s'empêcher de battre la mesure...
Sous une toute autre latitude, Wassim Halal mêle sa darbuka aux huit joueurs du Gamelan Puspawarna, décollant de la tradition pour s'approprier le timbre unique de l'orchestre d'origine de Java et Bali. Il fallait s'y attendre, le gamelan s'affranchit progressivement de la tradition sans la renier pour autant, et ce n'est pas fini, plus de musiciens s'en empareront plus elle volera en éclats. Éclatant est le terme qui convient à ce mélange de gongs, cymbales, métallophones (saron, peking, demung, slentem, gender), xylophones (gambang) et tambours (ciblon, kendang). Les polyrythmies et les manipulations électroniques participent aux compositions originales et aux improvisations de Théo Merigeau, Sven Clerx, Jérémie Abt, Antoine Chamballu, Christophe Moure, Raúl Monsalve, Hsiao-Yun Tseng. Le gamelan fait tourner la tête, il rend ivre de sons, une nouvelle chorémanie nous guette ! En 2018 Rêve de Polyphème dans le triple album Le cri du cyclope anticipait ce nouveau Rêve de Polyphème comme s'il se réveillait. Wassim Halal et le Gamelan Puspawarna ont fait du chemin. Ils exposent, explosent, avant que je me repose (!), parce que c'est une musique qui vous absorbe totalement, corps et âme.

→ Janick Martin Trio, Sông Song, CD Arfolk, dist. Coop Breizh
→ Hamon Martin Quintet, Et si l'idée coulait de source, CD Le Grand Pas, dist. Coop Breizh
→ Wassim Halal & Gamelan Puspawarna, Le rêve de Polyphème, CD Pagans

mardi 1 octobre 2024

Le cymbalum de Miklós Lukács


Si je préfère ses incartades plus contemporaines, atonales, aléatoires ou dodécaphoniques, je suis totalement abasourdi par l'élégance du nouvel album du cymbaliste hongrois Miklós Lukács qui aborde avec la plus grande délicatesse des tubes qu'il a aimés dans sa jeunesse. Je l’avais découvert sur Cimbalom Unlimited avec les Américains Larry Grenadier et Eric Harland, sur les extraordinaires Bartók Impressions du trio formé avec mon camarade violoniste Mathias Lévy et le regretté contrebassiste Mátyás Szandai, véritable chef d'œuvre, sur les Responses To Ligeti en trio avec György Orbán et István Baló ou encore au Bal Blomet lors de l'hommage à Szandai. C'est chaque fois un ravissement.
Raymond Radiguet prétendait que l'élégance ne se remarque pas, discrète dans la plus grande simplicité. Comme on dit aujourd'hui, "je sors !", avec mes couleurs vives et mes chaussures de clown, mais je pense cela de la virtuosité. En choisissant des chansons lentes, Miklós Lukács joue sur les cordes sensibles. Ses interprétations de Gloomy Sunday (Sombre dimanche que j'évoquais lundi) de son compatriote Rezső Seress ou Aura - Hommage à Péter Eötvös, disparu cette année, sont bouleversantes. Il tire de son instrument des timbres bluffants qui rappellent le piano (My Song de Keith Jarrett), la guitare (Fields of Gold de Sting), le santour ou la basse (Norwegian Wood de Lennon-McCartney). J'adore le son des cordes métalliques du cymbalum qui frisent sous les mailloches lorsqu'il joue Somewhere Over The Rainbow (Harlen), Deborah's Theme (Morricone) ou Somewhere (Bernstein). J'imagine que Eötvös qui était ouvert aux musiques populaires se serait laissé porter par ces mélodies tendres et alanguies.

→ Miklós Lukács, Timeless, CD BMC, dist. Socadisc