70 Multimedia - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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samedi 20 juin 2026

Dernier billet avant la migration


IMPORTANT - NOUVEAU SITE
https://www.drame.org
Le site a été entièrement recomposé, son adresse reste la même.

Quant au BLOG il est maintenant sur https://blog.drame.org/

On peut néanmoins retrouver les archives du site de 1997 ici et celui qui avait cours jusqu'à hier .

lundi 15 juin 2026

La Saga des Millar


[...] La cassette était posée sur la plus haute étagère des archives. [Si elle date de 1987, j'ai rédigé cet article le 5 novembre 2013.] Sur la jaquette est écrit ECONOMIA en lettres capitales. Vérification faite, il s'agit bien des éléments de la musique que j'avais composée pour La Saga des Millar, un gigantesque spectacle audiovisuel immersif réalisé par Michel Séméniako pour La Cité des Sciences et de l'Industrie. La production avait duré trois ans et avait fini par ruiner Robert Boner (qui avait produit Sauve qui peut la vie avec Godard), miné par les délais de paiement considérables qui en mirent d'ailleurs plus d'un sur la paille. En fait, à son lancement, La Cité des Sciences prit tant de temps à payer tous les gagnants des appels d'offres que tous, ou presque, déposèrent le bilan, les agios bancaires avalant leurs bénéfices et au delà, car il leur fallait bien régler les salaires et, surtout, les fatales charges sociales. L'histoire est très immorale, les meilleurs y laissant leur peau puisqu'ils avaient remporté les concours. Le sujet de notre spectacle étant l'économie on appréciera ce mauvais tour à sa juste valeur. En 1778, John Millar, bien avant Marx, soutient que les rapports sociaux (y compris les relations entre les sexes !) sont fixés par les systèmes économiques ! Depuis nos mésaventures le service comptable de La Cité a fait de considérables progrès ; je me souviens que c'est la seule fois de ma vie où je fus contraint d'aller aux Prud'hommes avec le reste de l'équipe pour être (partiellement) payé.
Je ne me rappelle pourtant que les bons souvenirs. Le plaisir que j'eus de travailler pendant de longues années avec Michel et sa compagne, Marie-Jésus Diaz, avant que l'une et l'autre retournent à la photographie, furent sans mélange. Aussi je découvre avec joie la musique dont il ne me reste que cette copie sur cassette. Je n'ai évidemment pas le mixage définitif qui se jouait en multiphonie avec les dialogues et les bruitages, sous les écrans qui entouraient également le public. Le spectacle de 55 minutes était diffusé toutes les heures.

Comme les éléments sonores sont séparés j'ai réalisé hier un petit montage, remix d'aujourd'hui d'une musique enregistrée il y a [39] ans. J'y joue du synthétiseur, de l'échantillonneur, de la percussion, de la flûte et je chante ou utilise un vocodeur ! [...] J'avais totalement oublié ce que j'avais composé. [...]

N.B.: vous pouvez écouter cette pièce inédite de 19 minutes, La Saga des Millar, sur l'album Musique appliquée du site drame.org, c'est le 34ème index. Que cela ne vous empêche pas de glaner parmi les [203] d'heures en écoute et téléchargement gratuits répartis en [106] albums inédits ou même en aléatoire sur la Page d'accueil.

mercredi 10 juin 2026

Comment lire S.


J'ai toujours adoré les livres-objets comme les disques dont le support est perverti, d'où cet article du 21 novembre 2013...

Fort d'être un livre, S. est d'abord un objet étonnant dont la version sur tablette ôterait le plaisir de le feuilleter comme on tient un trésor entre ses doigts. L'étui recèle le roman Ship of Theseus du mystérieux auteur V.M.Straka. Dans ses marges les annotations des lecteurs qui l'ont emprunté à la Bibliothèque Laguna se sont muées en une conversation qui ajoute un nouveau récit à l'énigme du roman. Des articles de journaux, cartes postales, nappe de restaurant griffonnée, lettres, photographies sont glissés entre les pages. À la dernière se trouve un casseur de code.


Imaginé par le scénariste/réalisateur J. J. Abrams (Armageddon, Mission Impossible 3, Star Trek, Super 8, Star Wars épisode VII, créateur des séries télévisées Alias, Lost et Fringe), mais entièrement écrit par le romancier américain Doug Dorst (Alive in Necropolis, The Surf Guru), S. est un objet ludique, roman à clés dont on ne serait pas surpris qu'il s'agisse du premier mouvement d'une œuvre multimédia avec justement un film à la clé.


[...] Je me suis demandé comment lire S. tant la conversation des jeunes lecteurs dans les marges du roman sont prenantes. Ça tricote sévèrement. Il semble que le meilleur moyen consiste à lire Ship of Theseus sans s'en préoccuper, puis de le reprendre depuis le début pour une nouvelle aventure avec les jeunes protagonistes qui l'ont découvert avant vous. Peut-être faut-il marquer délicatement au crayon les indices insérés avant de les mettre à part, pour ne pas risquer de les faire tomber pendant la lecture et perdre les endroits où ils ont été glissés ? S. rappelle évidemment dans sa conception la correspondance de Sabine et Griffon par Nick Bantock que Peter Gabriel avait plus tard adaptée en CD-Rom. Une chose est certaine, si vous pénétrez son mystère, l'ouvrage d'Abrams et Dorst vous occupera un bon moment !

jeudi 4 juin 2026

Images sonores in TK-21


Comme j'avais écrit un long texte dans le précédent numéro de TK-21 (#175) j'ai pensé ne rien dire dans le suivant (#176). Les deux fêtent le 15ème anniversaire de la revue en ligne. Je ne vais donc pas en rajouter, mais vous envoyer dare-dare écouter mes douze images sonores dont j'ai laissé le choix de l'ordre à la rédaction : Stromboli, Otaries, Amazon, Claviers, Danse, Accident, Pierrot, Instruments, Victoria, Bunker, Perruches, Vagues.
Mais vous trouverez aussi des dessins de Geneviève Hergott, de Dan Hayon, d'Alain Nahum, ceux d'Elisa Tan commentés par Diana Quinby, des animations de Peter KOLéOM (Bernard Gast) par Annette Michelson, des photographies de Miji Yoon par Camille Gajate, de Vivianne Mok par Jean-Paul Gavard-Perret, la Biennale de Venise par les yeux de Dominiqe Moulon, une photo de Sabine Massenet, celles de Jean Bescos, de Gilles Desrozier, 154 pages à tourner de Axel Léotard et Dunia Ambatlle, vous pourrez écouter du jazz latino proposé par Pedro Alzuru, vous croirez lire Pierre Faucomprez, Dominique Mérigard, Irène Jonas, Jean-François Lyotard par Christian Ruby, Thomas Zoritchak ou un hommage à Roland Barthes par Chong Jae-Kyoo alors que, pour la plupart, il s'agit encore et toujours d'images. C'est copieux, c'est riche, ça fait rêver, ça fait penser, ça ne fait pas de mal en ces temps où pointe l'obscurantisme...

mardi 12 mai 2026

Un cocktail, des Cocteau


Le 11 octobre 1963 la radio annonça la mort d'Édith Piaf. En fin de journée Jean Cocteau apprenant la nouvelle s'éteignit à son tour. Grâce aux techniques du XXe siècle le timbre de leurs voix deviendra immortel. L'un et l'autre étaient deux merveilleux conteurs. Piaf jouait ses chansons en comédienne. Cocteau ne s'y était pas trompé en lui écrivant Le bel indifférent où elle ne fait que parler devant son amant muet. Le poète n'eut pourtant jamais de meilleur interprète que lui-même pour dire ses textes. Il faut absolument réécouter les poèmes d'Opéra ou ses Portraits-souvenir qu'il enregistra sur microsillon. Cocteau fait sonner chaque syllabe en musicien inventif, leurs images explosant le sens et interrogeant l'auditeur devant l'inouï. Amateur de rythmes, il adorait son ami Stravinsky et il avait acquis la première batterie de jazz arrivée en France. Fasciné par le réel il le transposait en rêve. Il pratiqua ainsi tous les genres en les abordant en poète : littérature, cinéma, peinture, journalisme, ballet, théâtre, etc. De quoi en irriter plus d'un à commencer par les surréalistes, en particulier Breton, qui le reléguèrent à une ringardise de faiseur bourgeois pour camoufler leur propre arrogance et une homophobie face à un extraverti qui osait revendiquer ses choix haut et fort.

Comme Edith Piaf, Jean Cocteau découvrit et révéla quantité d'artistes dans des domaines extrêmement variés. Jean Genet n'en est pas le moindre, poète inconnu et délinquant récidiviste qu'il sauva de la prison et du bagne. Le Groupe des Six lui doit leur renommée ; là encore Poulenc, Milhaud, Honegger, Auric, Durey, Tailleferre (oui une femme !) faisaient figure de néoclassiques pour les bien-pensants de l'avant-garde. Comme si un autre point de vue pouvait leur faire de l'ombre ! Et pourtant ! Pourtant comment ne pas voir le génie cinématographique encensé par la Nouvelle Vague ? Du Sang d'un poète au Testament d'Orphée en passant par La belle et la bête, comment ne pas être subjugué par l'originalité et la perspicacité du cinéaste ? Il est l'auteur du concept de synchronisme accidentel au cinéma, pas seulement pour avoir compris le rôle de la musique, mais clé de toute vie.

Très jeune, grâce à Jean-André Fieschi, je fus séduit par son œuvre, même si je mis plus de temps à comprendre son travail graphique, mais tout est lié chez Cocteau. J'achetai alors tous ses livres chez les bouquinistes des quais le long de la Seine, je fouinais chez les antiquaires pour y trouver les 33 tours, j'écoutais sa voix, l'une des plus suggestives avec celles de Jean-Luc Godard et de Jacques Lacan. Jamais aucun récitant ne lui arriva à la cheville pour L'histoire de soldat de Stravinsky sur un texte de C.F.Ramuz, un autre écrivain mésestimé, considéré à tort comme auteur de romans paysans alors que ce visionnaire possède l'une des plus belles langues de la littérature francophone et qu'il est le modèle d'un autre Vaudois, cinéaste dialectique s'il en est. Si Aragon et Céline sont des géants il serait temps de réhabiliter Cocteau, Ramuz et Cendrars.

Combien de fois ai-je cité Cocteau ? Une des pièces du Drame se nomme d'ailleurs "Ne pas être admiré, être cru.", exergue d'Une histoire féline... Sur ma carte de visite j'avais écrit "Le matin ne pas se raser les antennes" (Journal d'un inconnu). Une litho originale pend dans le salon. On comprend parfois de travers "Ce que le public te reproche, cultive-le : c'est toi" (Le Potomak)... André Fraigneau lui demande : "S'il y avait le feu chez vous, quel est l'objet que vous préféreriez et que vous emporteriez ?" Et Cocteau de répondre : "Je crois que j'emporterais le feu"... "Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient... Du reste, regardez-vous toute votre vie dans une glace et vous verrez la Mort travailler comme des abeilles dans une ruche de verre" (Orphée).... "Puisque ces mystères me dépassent feignons d'en être l'organisateur" (Les Mariés de la Tour Eiffel), etcétéra.

Article du 14 octobre 2013

mercredi 6 mai 2026

TK-21 a 15 ans


Mai 2026. Le numéro 175 de TK-21 La Revue célèbre ses 15 ans. "La fête continuera jusqu’en juillet. Des premiers numéros balbutiants à la revue affirmée d’aujourd’hui, découvrez quinze années de travail. Un ensemble éclectique dominé par les images, physiques, mobiles et mentales qui racontent des histoires. Une carte blanche sur les grands thèmes qui animent la revue. Pour voir et réfléchir et surmonter le « gloubi-boulga » intellectuel ambiant." écrit Martial Verdier dans son éditorial. Celles et ceux qui y publient se moquent des frontières. Les photographes se font Charron en traquant la vie et la mort, leurs représentations entre le réel et l'imaginaire, entre figuration et abstraction. On danse d'un pied sur l'autre. La poésie aspire la nature. Le sacré interroge le profane. La singularité s'oppose à la foule. On ne communique plus comme avant. L'après est omniprésent.

Les articles se placent entre Photo(s)/Image(s), Vidéo, Concept ou Chroniques. Les dix-huit contributions peuvent encore se lire Société, Images, Lire & Écrire, Cerveau, Création & Commentaires, Entendre. Bon élève, j'ai tenté de répondre point par point à la thématique « Arts & Culture, images, appareils, société, cerveau », et une fois de plus j'ai raconté ma vie, probablement parce que les objets ne sont jamais que des portraits en creux des sujets. Pour le prochain numéro, je crois me souvenir n'avoir envoyé que des photographies, sans aucun commentaire, une série de douze comme une gamme bien tempérée, évoquant toutes le monde sonore. Je reproduis ci-dessous mon texte Tout en un, mais il s'insère dans l'élan collectif de ce beau numéro. On peut s'abonner en s'inscrivant à la newsletter.

TOUT EN UN



J’ai du mal à travailler lorsque je ne suis pas sollicité. Est-ce le besoin de me sentir utile qui m’anime ou le désir d’être aimé tout simplement ? C’est compliqué lorsqu’on a choisi l’invention comme vecteur vital depuis toujours. J’imagine que, enfant timide, l’extraversion représenta rapidement l’échappatoire. Cela n’a pas été facile. Lorsqu’il fallait chanter en chœur je fredonnais comme je pouvais le premier vers et articulais ensuite sans émettre aucun son. L’arnaque ! Futur autodidacte, le syndrome de l’usurpateur me poursuivit longtemps, jusqu’à ce que l’importance de l’œuvre démente ce complexe typique de ceux qui ont appris par des chemins de traverse en se bricolant leur propre langage. À l’âge où l’on commence à se poser des questions autres que le merveilleux « pourquoi ? », je montais sur la table pour raconter des histoires drôles. Mon ambition était d’inventer des choses qui ne servent à rien. Ma mère, elle, se rappelait que je voulais inventer des choses utiles à l’humanité. Devenir un artiste concilie les deux.


L’option était nécessaire à l’enfant dont rêver était l’occupation principale, mais elle n’était pas suffisante pour l’adolescent qui prit sa carte de « citoyen du monde » à l’âge de 11 ans ou au quadragénaire qui partit réaliser des films à Sarajevo pendant le Siège. J’avais peur, mais à quoi aurait rimé mon engagement politique si l’intellectuel que je pensais être ne mettait pas les mains dans le cambouis lorsque l’occasion se présenta. La même année, 1993, j’avais été l’un des derniers à tourner en Algérie avant que cela devienne impossible et j’avais enchaîné avec l’Afrique du Sud d’avant Mandela au moment de l’assassinat de Chris Hani. Le succès qui en découla me donna l’espoir de revenir à mes amours de jeunesse, le cinéma. Sorti très jeune de l’IDHEC (ancêtre de la FEMIS), je n’avais que 20 ans, je compris que, au vu de mes ambitions artistiques, l’indépendance en était la seule garante. Je créai ainsi mon propre label de disques à 22 ans et mon orchestre dans la foulée. Cinquante ans plus tard, l’un et l’autre sont toujours en activité. Je sacrifiai parfois certaines opportunités pour préserver le sentiment mystérieux qui m’échappera probablement jusqu’à ma mort, cette inspiration qui m’entraîne loin des sentiers balisés, désir ambitieux de faire ce qui ne se fait pas puisque ce qui est fait n’est plus à faire. Or plus le budget est important, plus les pressions extérieures font obstacle. En 1995 mon projet de film sur la fin du monde, adapté d’un roman de C.F. Ramuz, n’était pas encore un sujet à la mode et mes méthodes auront toujours emprunté le chemin buissonnier des écoliers. Je revins donc à la musique, domaine pour lequel je ressens la plus grande facilité sans comprendre comment c’est possible face à l’immensité de mes lacunes.

J’avais pallié mes incompétences en m’inventant un langage qui avait fait fi, du moins dans un premier temps, de l’harmonie et du contrepoint. D’une part, ayant acquis en 1973 l’un des premiers synthétiseurs, j’avais cherché à reproduire tous les sons du monde de manière artificielle en apprenant à les analyser. D’autre part, j’appliquai la syntaxe cinématographique à la composition musicale en racontant des histoires suffisamment ouvertes pour que les auditeurs y imaginent leur propre scénario. Ce pourrait être le secret de ma musique si une sorte de transe ne venait s’y ajouter, mystère de la création qui trouve probablement sa source dans mes rêves d’enfance où mes yeux étaient perdus dans le vague et mes oreilles à l’affût du moindre savoir. La culture générale m’apparaît toujours comme un creuset encyclopédique venant alimenter l’inconscient, lui-même édifié sur le terreau de la névrose forcément familiale.

Me voilà à raconter ma vie alors que j’avais prévu d’aborder la thématique « Arts & Culture, images, appareils, société, cerveau » point par point. J’y réponds malgré tout en soulignant la responsabilité politique des artistes au même titre que tous les citoyens, en me référant aux images qui n’ont cessé de me fasciner en particulier par une cinéphilie boulimique, en ne voyant dans mes nombreux appareils que des outils ou des jouets, en cherchant sans cesse à m’échapper socialement tout en participant à l’ensemble, en particulier en espérant enfoncer les portes de la perception pour entrevoir un autre monde possible. Face à la détestation du monde qui m’était offert je n’eus d’autre choix que d’en inventer un autre, plus proche de mes désirs, utopique. Et je continuai à jouer, puisque les musiciens comme les comédiens sont les seuls artistes à revendiquer le jeu.

Que ce soit mes propres choix ou l’énigme que représente pour moi l’humanité je cherche toujours à remonter le temps, pour comprendre comment on en est arrivé là. Plus je vieillis plus j’ai l’impression que tout a commencé à mes 5 ans. L’histoire qui va suivre évoque un sujet tabou à l’origine de ma construction. J’avais demandé pourquoi je n’avais pas de grands-parents paternels. En 1920 mon père qui avait 3 ans avait refilé la typhoïde à sa mère qui y avait succombé. Passons. L’affaire était tout autre pour son père assassiné par les Allemands. C’est là que, bien que laïcs pour ne pas dire athées, mes parents m’expliquèrent que nous étions juifs, et que cette spécialité avait tué mon grand-père sous une douche à gaz. Comme je m’inquiétai de savoir si cela pouvait m’arriver un jour et que je ne comprenais pas pourquoi, ils m’expliquèrent que les antisémites sont jaloux de notre intelligence. Nous étions de grands avants, de grands artistes, etc., et cette excellence nous avait sauvé à travers les siècles bien que nous n’ayons jamais été du côté du manche. Malgré mon aspiration fondamentale à rêver, j’assimilerai inconsciemment que je devais être premier de la classe pour ne pas y passer à mon tour. C’est là le sujet tabou, le complexe de supériorité des juifs ashkénazes qu’on évite largement d’aborder. Mais ce roman « national » explosa pour moi en 1967 avec la guerre des six jours. Nous tenions le bâton ! Mon engagement du côté des opprimés me fit prendre le parti des Palestiniens et interrogeant ce qu’on m’avait appris, je découvris que les kibboutz étaient en fait des colonies en territoire occupé, que le jardin n’avait jamais été un désert, etc. Mon antisionisme était difficilement assimilable à de l’antisémitisme avec un grand-père gazé à Auschwitz, un père qui avait sauté du train qui l’emportait vers les camps de la mort et une famille tant maternelle que paternelle engagée dans la Résistance. Je fus longtemps très isolé jusqu’à ce que l’impérialisme criminel de l’état israélien devienne explicite au plus grand nombre. Il faut du temps pour comprendre qui l’on est et ce qui vous agit. J’attendis d’avoir 60 ans pour assimiler d’où venait ma préférence des bains plutôt que des douches ! Depuis j’ai fait de considérables économies d’eau courante.

Confronté à la folie humaine, tant suicidaire que criminelle, mon adolescence profondément « Peace & Love » fut sans cesse malmenée par la nécessité de la révolte. En mai 68 je participai au service d’ordre à mobylette pour bloquer les automobiles lors des manifestations quand il y avait encore de l’essence et je livrai les affiches des Beaux-Arts, mais j’aurais été incapable de lancer un pavé. Pendant les années qui suivirent j’ai surtout beaucoup couru, poursuivi par les matraques. La question de la violence révolutionnaire me taraude, en particulier lorsqu’il s’agit de guerres d’indépendance ou de la destruction de la planète par des capitalistes que l’arrogance perdra immanquablement, mais après combien de morts ?

Mon travail est partagé entre la dénonciation des inégalités et le besoin de s’échapper par le rêve. L’urgence et le temps perdu à collectionner des timbres et des porte-clefs m’a poussé vers l’improvisation que je préfère appeler composition instantanée. Même lorsque je compose préalablement, je privilégie la première prise et le geste instrumental. Comme si l’état de grâce était le garant du bien contre l’illusion du mieux. Il n’empêche que le résultat est un mystère. La réalité ne refait surface qu’à la réécoute. Entre ce qui m’inspire et l’appropriation par le public je dois me faire confiance, car j’ignore comment mes mains tombent juste ou comment mon cerveau avance sur le fil d’équilibriste. Il y a évidemment un filet. Tout cela n’est faisable qu’après des heures et des années de préparation à envisager tous les possibles. Et pourtant l’impossible c’est le réel. Si la réalité dépasse toujours la fiction, l’imaginaire est plus vrai que le tangible. C’est en tournant autour des choses, pas en visant le centre, que l’on s’approche de la vérité, du moins la sienne. La musique comme la poésie est un art circonlocutoire.

J’aime par-dessus tout créer des images qui laissent à chaque auditeur ou spectateur sa liberté d’interprétation. Mon rôle est de fabriquer le cadre pour éviter les contresens et pousser à penser par soi-même. Dans mes écrits (mon blog quotidien a 22 ans !) je traque les îles désertes ou désertées, les artistes méconnus, jeunes ou oubliés, les changements d’angles et les recettes de grand-mères, l’altérité et la personnalité, en assumant la première personne du singulier car l’objet cache trop souvent le sujet. Ici, j’en ai encore usé et abusé, pour ne pas que la forêt étouffe l’arbre, même si elle n’existe que parce que nous sommes ensemble.

lundi 27 avril 2026

L'amour à La Machine


Très attendue, La Machine est arrivée vendredi. Petit cube jaune surmonté d'une boule rouge, elle ressemble à un objet d'Ettore Sottsass, mais elle descend en ligne directe de celle du pionnier de l’Intelligence Artificielle, Marvin Minsky. À notre époque du tout connecté et de l'acte mâché et pré-mâché, La Machine ne sert à rien. Elle jouit néanmoins d'une astucieuse campagne de marketing mettant en valeur son impact poétique. Conçue par Olivier Mevel, le papa du lapin Nabaztag, on y retrouve en effet la poésie du geek hyper doué qui a préféré prendre la tangente en imaginant sans cesse des machines qui se moquent de notre quotidien sous perfusion. Mais si elle ne sert à rien que fait-elle ? Elle s'éteint simplement dès qu'on l'allume : un petit bras revêche vient remettre le bouton à sa position initiale. Jamais deux fois de la même manière ! C'est par ces variations qu'elle vous charme. Spécialiste des objets comportementaux qui réagissent au plaisir et à l'ennui, Antoine Schmitt (avec qui j'avais créé Machiavel en 1998, puis travaillé en tant que designer sonore sur Nabaztag en 2005 et composé plus tard l'opéra Nabaz'mob) lui a inculqué ses humeurs. Même si elle m'enchante, je regrette forcément qu'Olivier ne m'ait pas sollicité à nouveau pour lui donner son corps sonore ; très réussi, le design sonore d'Alexis Malbert, dit Tapetronic, accumulant les petites musiques électroniques malicieuses, est trop homogène et évident à mon goût ; j'aurais imaginé des effets de surprise plus radicaux en allant puiser dans l'immense domaine de la fiction. Il paraît que l'on peut customiser La Machine, mais j'ignore si cela inclut les sons et si c'est à la portée d'un néophyte de la programmation. Le code système est dû à Paul Guyot et j'imagine la gymnastique que tous ont dû faire pour que le petit cube jaune dessiné par Elium Studio intègre autant de paramètres. Posée sur un guéridon du salon, elle intriguera toutes celles et tous ceux qui passeront à sa proximité, mais il faudra probablement que je leur suggère de pousser le bouton rouge pour qu'opère la magie de l'instant.

→ La Machine, 89€, prochaine expédition le 20 mai 2026

jeudi 19 mars 2026

Dépaysages Côté Court


Voilà, la musique jouée avec Vincent Segal au violoncelle et Antonin-Tri Hoang au sax alto et à la clarinette basse, [le 9 juin 2013] au Ciné 104 de Pantin à l'occasion du Focus Jacques Perconte dans le cadre du festival Côté Court, est en ligne, comme les [105 aujourd'hui] autres albums GRRR inédits, en écoute et téléchargements gratuits ! Comme j'avais posé le petit Nagra par terre sous la table, le mixage est un peu déséquilibré en faveur des anches, mais cela n'empêche pas de prendre du plaisir à l'écoute de ces quarante minutes de composition instantanée... Pour la première fois Jacques Perconte manipulait ses images depuis son iPhone, sans aucun fil à la patte, et l'écran large réfléchissait ses somptueuses couleurs en haute définition et format 2.39. Sur Facebook Bidhan Jacobs a publié 11 instantanés photographiques du spectacle...


Nous ne nous étions donnés aucune consigne musicale, faisant confiance à notre enthousiasme à nous retrouver ensemble pour ce nouveau Dépaysages. Qu'est-ce que l'improvisation si ce n'est réduire au minimum le temps entre la composition et l'interprétation ? Le mot "improvisation" laisse parfois croire à quelque création spontanée alors que c'est le fruit de tant d'années de pratique, pas seulement musicale ! Très préoccupé par l'architecture de la musique, j'ai ainsi toujours préféré le terme de "composition instantanée". C'est la raison pour laquelle nous avions nommé notre collectif historique Un Drame Musical Instantané, la notion de drame faisant référence à l'art dramatique et non à quelque lugubre dessein !
L'improvisation n'est pas non plus un genre musical, même si trop souvent les réflexes ou des règles absurdes finissent par créer de nouvelles lois qui figent la composition instantanée dans des formes tragiquement prévisibles. Le choix de mes partenaires de jeu n'est dicté que par le désir d'être surpris, ils possèdent une culture musicale et extra-musicale qui les laisse libres de citer des influences les plus variées, comme dimanche l'opéra Didon et Énée d'Henry Purcell !
En première partie, Jacques Perconte projetait plusieurs courts-métrages dont Árvore Da Vida (L'arbre de vie) dont j'ai composé la musique pour orchestre à cordes, et je me rendais compte comment j'avais été influencé par les cinéastes Alfred Hitchcock et Michael Snow. Le premier prétendait filmer les scènes de sexe comme des scènes de crime et réciproquement, le second laissait imaginer la mort hors-champ pendant le long zoom de Wavelength. Face à ce qui pouvait sembler de prime abord immuable j'ai cherché à structurer le film par la partition, et pour cela j'ai dû interroger les différentes composantes de l'image, supposer les intentions de l'auteur, choisir une instrumentation cohérente. Nous n'avons pas procédé autrement dimanche, même si nous étions dans l'urgence. Écoutez !

Article du 11 juin 2013

mardi 10 mars 2026

Michel Houellebecq, Rétablissement des faits à l'appui


Je me demande parfois si j'ai existé. Pour le présent aucun doute. Je suis bien là. Mais chaque fois que sort un nouveau disque avec Michel Houellebecq la presse fait l'impasse sur notre collaboration commencée en 1996, alors qu'elle anticipait la suite, en particulier son immense notoriété. Je découvre que sur l'album Souvenez-vous de l'Homme qui sort ces jours-ci Michel reprend, bien heureusement, la diction mise au point pour notre Établissement d'un ciel d'alternance, ici enrobée d'un accompagnement composé par Frédéric Lo qui rappelle les célèbres arrangements de Jean-Claude Vannier, bien que ce ne soit pas pour autant Melody Nelson. Si aucune de mes réalisations n'a jamais bénéficié d'un soutien de communication autre qu'agi par mes soins, j'ai eu parfois la chance d'émerger magiquement du bruit ambiant. Être indépendant permet de faire ce qu'on veut, mais le prix à payer est de vivre à l'ombre de l'éphémérité des spotlights. C'est l'underground, comme m'y croquent Nicolas Moog et Arnaud Le Gouëfflec dans leur remarquable somme bande dessinée. Ainsi je me dois de republier l'article que j'avais écrit le 6 septembre 2018, histoire de rétablir les faits, d'autant que je suis très fier de ce que nous avions réalisé ensemble, en marge de la mode dont la nature est de passer.

Dans Le Nouveau Magazine Littéraire qui rassemble un dossier Chanson dans son numéro de septembre 2018, Gonzague Dupleix [évoquait] les incartades musicales de Michel Houellebecq dont évidemment celles de notre collaboration depuis 1996 jusqu'à son exposition au Palais de Tokyo dix ans plus tard où je m'étais occupé du juke-box dans une salle transformée en bar pour fumeurs. L'an passé, j'avais également participé à son Cahier de l'Herne que l'on peut considérer comme un nouveau Houellebecq tant il recèle de pépites. Suite à cet article je préfère rétablir l'ordre des évènements et préciser les faits preuves à l'appui pour ne pas que la légende prime sur la réalité.
Pour commencer, rétablissons la chronologie. La soirée du Café de Flore où je le conduis pour qu'il reçoive son Prix a précédé (et non l'inverse) le concert de la Fondation Cartier où nous jouions en première partie de Patti Smith. Nous avons enregistré deux CD, le premier en public au Théâtre du Rond-Point dans le cadre des Poétiques de Radio France, le second sur GRRR, mon propre label, à la demande de Michel. Le Prix de Flore se tient au moment du premier, le concert fêtant le Xe anniversaire des Inrocks plusieurs mois plus tard, le lendemain de l'enregistrement d'Établissement d'un ciel d'alternance qui faisait office pour nous de répétition, seuls dans le studio. Si la musique du premier, Le sens du combat, était instantanée avec la participation de la soprano Martine Viard, le second en duo est totalement écrit. On se reportera à mes articles (liens ci-dessus) pour plus de précisions !
Je suis surpris de constater que le seul CD conseillé à l'écoute dans l'article du Magazine Littéraire est Présence humaine, fruit de la collaboration de Houellebecq avec Bertrand Burgalat que le poète n'affectait pas vraiment, à tel point qu'il décida de l'exclure de son exposition pour ne proposer que celles avec Iggy Pop, Jean-Louis Aubert et la nôtre. Gonzague Dupleix rappelle les mots de Houellebecq dans le texte manuscrit qui figure dans le livret d'Établissement d'un ciel d'alternance : « J’ai donné pas mal de lectures de poésie réussies ; c’est peut-être même ce que j’ai le mieux réussi dans ma vie, les lectures de poésie. J’ai commencé comme ça, je finirai comme ça, probablement. Mes collaborations avec les musiciens ont par contre été souvent ratées. Ceux qui étaient là lors de ce concert auront donc assisté à quelque chose d’assez rare dans ma vie : une collaboration avec un musicien, réussie.» Et le journaliste de conclure en enfonçant le clou : « Mais là on s'aventure bien au delà des bouées. Car combien de travaux jugés inaboutis ont été portés aux nues pour combien de chefs d'œuvre foulés aux pieds ? Michel Houellebecq est vaniteux, il aime qu'on l'applaudisse, il l'a de nombreuses fois dit. Qu'il soit donc tenu responsable d'un album culte.» Malgré cela, le disque signalé à écouter par le responsable de l'iconographie est une fois de plus celui de Burgalat, contredisant les propos de l'un et de l'autre ! Je n'ai évidemment pas la force de frappe du service de communication de son label Tricatel...
J'ai dit, écrit et répété que quoi que vous pensiez de l'écrivain, de ses propos publics, de ses romans, il faut absolument écouter la remarquable interprétation qu'il fit de ses poèmes dans Établissement d'un ciel d'alternance. Parlons-en ensuite, et de la musique qui l'accompagne, au lieu de ressasser les mêmes lieux communs qui n'ont rien à voir avec cette œuvre, que ce soit sur sa carrière discographique ou sur le sens du combat. Précisons enfin qu'à aucun moment il ne s'est agi dans notre cas heureusement de chansons, mais d'une récitation que nous rapprochâmes plutôt du slam. C'est un travail auquel je tiens beaucoup et qui fait suite aux nombreuses lectures et spectacles où j'ai marié littérature et musique... [Jusqu'à la plus récente avec le comédien Denis Lavant et le saxophoniste Lionel Martin, Les déments venant de recevoir un Coup de cœur de l'Académie Charles Cros !]

mercredi 31 décembre 2025

100 dessins pour Gaza


Le 20 décembre dernier j'avais reproduit trois planches réalisées ensemble par Art Spiegelman et Joe Sacco intitulées Never Again!.. And Again… And Again… (Plus jamais ça...) et acquis un des croquis exposés jusqu'au 17 janvier à la Galerie Martel en soutien aux journalistes palestinien/nes. Adhi Vroumah me signala aussitôt que les planches en question seraient reproduites en français dans le livre 100 dessins pour Gaza qui réunirait 126 dessinateurs/trices de presse, illustrateurs et auteurs BD du monde entier pour dénoncer le génocide en cours, et publié par les Éditions Massot. J'ai donc reçu hier l'ouvrage dont les droits d'auteur/ices et bénéfices seront reversés aux journalistes palestinien/nes. Au moment de son impression, 250 journalistes avaient déjà été tués et plus de 500 blessés par l'armée israélienne qui interdit tout accès à la presse internationale sur ce territoire.
Cela m'ennuie de ne citer aux côtés de Spiegelman et Sacco qu'Altan, Aurel, Ben Jennings, Angel Boligán, De Moor, Emil Ferris, Philippe Geluck, Marilena Nardi, Siné, Ann Telnaes (prix Pulitzer 2025), Willem, Winshluss, Wozniak, Mohammad Sabaneeh, Safaa Odah alors qu'ils sont plus d'une centaine, à l'initiative de Sié, dessinateur de presse ayant travaillé pour Siné Mensuel, Causette et Médiapart.


La qualité des dessins de presse est la concision des éléments pour produire une réflexion profonde. Qu'ils jouent sur la terreur, l'empathie ou l'humour, la dialectique du montage y est contenue tout entière par un jeu de références qui renvoient à notre compréhension des enjeux. Certains jouent sur les mots, d'autres détournent une évidence. L'effet doit être rapide et durable. Organisés alphabétiquement, la suite des scènes produit néanmoins des effets étonnants.
La dénonciation du laisser faire de la plupart de nos gouvernements est consternant. L'horreur tient-elle de l'absurde ou d'un calcul cynique pire que tout ce qu'on peut imaginer ? Chacun/e y répond à sa façon le temps et l'espace d'une page. La somme des interventions témoigne d'un fossé entre la mobilisation de la société civile et les politiciens élus par les peuples dans des démocraties qui n'en ont que le nom. L'ouvrage est si dense et puissant qu'il nécessite que l'on y revienne en plusieurs fois, goutte à goutte du sang versé par des assassins avec la complicité de la plupart de nos dirigeants et de ceux dont ils sont les pantins.

mardi 23 décembre 2025

Underground in Montreuil


Il y avait longtemps que nous ne nous étions pas vus avec Ève Risser qui désirait me montrer comment elle avait arrangé son chez-elle et, surtout, me faire découvrir l'A.E.R.I. à Montreuil, un lieu associatif incroyable, en particulier certains dimanches surpeuplés où des musiciens jouent simultanément sur plusieurs scènes, jazz, rock, rap, électro, musique africaine, etc., sans que leurs sonos puissantes se perturbent les unes les autres, ce qui est moins sûr pour les habitants du quartier qui évidemment se plaignent des nuisances sonores. C'est tout l'un ou tout l'autre. Soit on trouve l'ambiance absolument géniale, digne du Berlin des années magiques, soit on est excédé par la promiscuité envahissante de cet endroit bouillonnant.
Sur son site on peut lire : "A.E.R.I. est une utopie réelle en expérimentation permanente, un espace d’entraide, de rencontre, de création, de lutte et de mise en commun. Un espace où nous inventons et mettons en forme un rêve collectif, où se mènent, se croisent et se frottent des actions politiques, culturelles, sociales, artistiques, éducatives et sportives. Un lieu où l’on invente des nouvelles façons de faire, où l’on invente d’autres rapports aux autres et à soi, où l’on improvise notre bonheur. Les rêves d’AERI s’articulent autour des principes d’autonomies, d’égalités et d’ouverture. Nos portes sont ouvertes à tou.te.s les habitant.e.s du quartier !"
Comme je suis épaté par le public enthousiaste, dont un nombre étonnant de camarades que je ne m'attendais pas à trouver là, Antonin-Tri, venu avec son bébé qui danse dans sa poussette, me répond que là c'est calme par rapport au passé où la foule était si compacte qu'on ne pouvait s'y mouvoir et que l'association a freiné la pub de ses évènements. Sur le site s'expose néanmoins un planning type de la semaine, un appel aux dons, voire à s'y impliquer, et un numéro de téléphone pour en connaître l'actualité.


Je crois comprendre que les événements spectaculaires se déroulent certains dimanches. On y écoute de la musique, on mange, on boit, on fume, on y fait des rencontres. La scénographie change chaque mois. Dans la plus grande salle, des dizaines d'écrans à leds sont suspendus au-dessus des convives, actionnés par les enfants qui s'amusent comme des fous à tirer sur des cordes comme des sonneurs de cloches pour les faire bouger. Des geeks de l'informatique marchent sur les pas de Nam June Paik. On croise des comédiens maquillés, des clowns et des jeunes de tous les âges, des plus récents aux plus avancés ! Beaucoup de bruit, mais vraiment pas pour rien ! J'écoute Ève improviser au piano avec le batteur Antonin Leymarie, le percussionniste Ibrahima Diabate et le trompettiste Oscar Viret avant d'affronter sur mon vélo les cataractes de pluie qui tombent sur la nuit.

vendredi 31 octobre 2025

Marc-Antoine Mathieu à la loupe


Pour son nouvel opus, L'infiniment moyen et plus si infinités dans les limites finies d'une édition minimaliste, Marc-Antoine Mathieu propose cette fois un bande dessinée de 2 cm2, qui ne peut donc se lire que d'un œil en fermant l'autre. Un physicien et un philosophe y dialoguent sur l'infini et l'infiniment petit. On a certes l'impression qu'ils enculent les mouches. La loupe est fournie pour ce faire. Mais plus on avance dans le récit, plus l'abîme s'ouvre sous nos pieds, euh, nos yeux. Choisir alors entre le vertige et la migraine !
Mes huit dictionnaires Larousse Lilliput (1961) pouvaient se lire à l'œil nu, mais une loupe était déjà fournie avec la cultissime BD Saga de Xam (1969), et le manuscrit du Voyage du mauvais larron de Georges Arnaud (1951), dont j'ai hérité une page autographe écrite sur le cargo où l'auteur était passager clandestin, explose les limites de l'infiniment petit...

→ Marc-Antoine Mathieu, L'infiniment moyen et plus si infinités dans les limites finies d'une édition minimaliste, 88 pages, livré avec une loupe, sous coffret, 21,50€. Une version numérique est proposée à 14,99€, mais j'ai bien l'impression que c'est une blague. Par contre, à la fin du mini-livre, le digicode renvoie à un Hyperrêve où les bulles de dialogue glissent malicieusement dans le cosmos...
→ Sur ce Blog, Marc-Antoine Mathieu en 5 articles (2011-2022) et Kafka : Denis Lavant, Marc-Antoine Mathieu et Wilfried Wendling (2024)

vendredi 24 octobre 2025

L'Empire n'a jamais pris fin - Tome 2


J'ai eu beau avoir comme professeur d'histoire-géographie, et chacun deux ans de suite, le communiste Jean Gacon et l'écrivain Louis Poirier, plus connu sous le nom de Julien Gracq, en particulier pour avoir refusé le Prix Goncourt en 1951 pour Le rivage des Syrthes, je n'ai pas particulièrement brillé dans ces matières au Lycée Claude Bernard à Paris. Bon élève, on m'avait astucieusement collé le latin, puis l'allemand en seconde langue, avant de m'orienter vers la section scientifique, ce qui ne fut certainement pas une idée géniale, même si j'en garde un esprit mathématique utile en musique. J'eus en effet mon Bac C avec 2 en maths et 5 en physique, repêché miraculeusement par des notes faramineuses en français, philo, langues... et gymnastique ! C'est dire si je jubile de comprendre un peu mieux l'Histoire de "ce que nous sommes habitués à appeler la France" en suivant sur le web-media Blast les épisodes contés par Pacôme Thiellement, d'autant que je partage en général son analyse pour ce que j'en sais et ce que j'en suis. Beaucoup de choses que mon esprit critique soupçonnait y trouvent leur explication. J'avais déjà évoqué ici sa série Infernet, et la première saison de L'empire n'a jamais pris fin, or débute le premier épisode de sa troisième et dernière saison (ou quinzième épisode en l'état), De Napoléon à Macron : l’arnaque (totale) des "grands hommes" dont on peut également trouver le texte sur Blast.


Épaulé par une équipe dévouée, dont les réalisateurs Mathias Enthoven et Ameyes Aït-Oufella, et évidemment les historiens Marie-Aimée Romieux, Raphaël Carbonne et Karl Zimmer, Thiellement ne prétend pas l'être. Sans non plus revendiquer objectivité et exhaustivité, il se proclame exégète et, en excellent conteur, multipliant les références youtubesques en clins d'œil aux plus ou moins jeunes générations, revoit avec une impertinence nécessaire et un humour très rock 'n roll l'Histoire qu'on nous a cachée, puisque celle apprise à l'école privilégiait toujours celle des puissants au détriment de celle du peuple. Souvent lorsque j'essaie d'expliquer les tenants et aboutissants des conflits, révolutions ou génocides, on me répond que c'est compliqué, façon de surtout ne pas s'engager. Ce n'est pas compliqué, mais complexe, et Thiellement décortique les rouages infernaux qui nous ont menés là où nous en sommes. La logique, fut-elle parfois vêtue d'attributs poétiques, est imparable. Thiellement en irritera forcément certains, en particulier les défenseurs du roman national, mais il en fascinera beaucoup d'autres, parce que les mécanismes du pouvoir sont les mêmes depuis César et probablement bien avant, et parce qu'il n'y a pas de fiction plus délirante que le réel.


Pour ceux qui n'ont encore rien vu ni lu de cette saga, je conseille de commencer par le premier épisode de la saison 1, De César à Macron. La publication des tomes 1 et 2 corrige ou précise les textes des épisodes, expurgés des inserts facétieux façon coccinelle de Gotlib (et parfois spécieux) qui ponctuent les émissions dont la durée est chaque fois celle d'un long métrage. Chapitres courts, simples à lire. Le livre permet de revenir facilement sur tel ou tel passage de notre Histoire, voire de les annoter pour la version papier, parce que c'est du lourd. Le tome 2 offre un long bonus biographique sur le Marquis de Sade.

L'empire n'a jamais pris fin - Tome 1, Massot Éditions & Blast, 20,90€ (ePub 9,99€)
L'Empire n'a jamais pris fin - Tome 2 De Rabelais à la révolution suivi de Quid de Sade ?, Massot Éditions & Blast, 22,90€ (ePub 9,90€)

mercredi 8 octobre 2025

Roger Ballen en couleurs


Découverte grâce à son exposition à la Halle Saint-Pierre, l'œuvre de Roger Ballen provoque en moi mille variations psychiques qui m'emballent totalement. En 2019, avec le contrebassiste américain Nicholas Christenson et le clarinettiste Jean-Brice Godet nous avions choisi certaines de ses photos comme sujets de nos improvisations. L'album Duck Soup plut tant au photographe sud-africain que trois ans plus tard il sonorisa son exposition à la Biennale de Venise (représentant son pays) avec nos compositions instantanées ! Dans l'ouvrage Le monde selon Roger Ballen il avait déjà publié des photographies en couleurs, mais cette fois il n'y en a plus aucune en noir et blanc comme il s'en ait barbouillé pendant cinquante ans. Je ne résiste donc pas devant le superbe Spirits and Spaces qui vient de sortir chez l'éditeur Thames & Hudson.
Les 91 Illustrations grand format sont des instants figés d'installations scénographiques où évoluent parfois des bestioles qui peuvent terrifier : rats, reptiles, oiseaux, humains, etc. Certains sont vivants, d'autres empaillés. S'il se réclame de Cartier Bresson, Walker Evans, Diane Arbus et Elliot Erwitt, ses nouvelles photographies me font penser aux natures mortes de Joel-Peter Witkin, mais, contrairement au photographe américain qui fraie avec le morbide, ses hominidés sont essentiellement des mannequins ! Ballen cite aussi fort à propos Beckett, Kafka, Jung et Artaud. La ligne jaune est tout de même savamment dépassée. Il abandonne là le réalisme social pour une mise en scène graphique tout aussi psychologique, renvoyant à de sombres fantasmes. Ses tableaux "vivants" oscillent entre l'énigme de l'inconscient et l'absurdité de la réalité. Ces photos s'inspirent de ses installations mises en scène, narrations qui laissent au spectateur la liberté, certes cadrée, de son interprétation. Chaque image réclame qu'on prenne le temps d'en faire le tour. L'intégration de dessins rappelant l'art brut me rappelle également les contrastes de certaines œuvres du couple Ella & Pitr, sauf qu'ici, si l'on approche le conte de fées, c'est sa version cauchemardesque originale qui nous est infligée. Dans la perspective intime et impudique de l'artiste égocentrique, les six chapitres intitulés Enfance, Spectre, Âme, Ombre, Libido et Chaos poussent le lecteur dans ses propres retranchements, sans que l'auteur sache exactement quels fantômes révèlent ses photographies. Vous m'en direz tant.

jeudi 2 octobre 2025

À la découverte du patrimoine méconnu d'Île-de-France - Épisodes 5 et 6


Après La Maison Fournaise, Les sports nautiques d'autrefois, Air, terre, mer, des moyens de transports originaux et l'Hôtel industriel Mozinor à Montreuil, j'ai sonorisé deux nouveaux épisodes de la web-série Étonnant patrimoine mis en ligne sur la chaîne YouTube de la DRAC Île-de-France.


Le Jardin du Point du Jour à Verdelot (Seine-et-Marne) fait partie des 46 "Jardins Remarquables » d’Île-de-France. La place de la musique y est comme chaque fois une discrète toile de fond, mais je me suis amusé à composer là des pièces légères au clavier sur fond de petits oiseaux.


Pour Les devantures de magasins parisiens, la DRAC a choisi une ancienne boucherie, la plus ancienne chocolaterie et une ancienne crèmerie, trois exemples de devantures protégées au titre des monuments historiques. C'est chaque fois un exercice de style de trouver l'ambiance musicale qui collera au sujet. Lorsque je ne compose pas un petit quelque chose de nouveau, il m'arrive de puiser dans le fond de mes archives, ici une valse musette très parisienne, un piano impressionniste entraînant et un orchestre à cordes un peu emphatique.

Vitrine : "À la Mère de Famille", la plus ancienne chocolaterie de Paris (9e arrondissement) © Alexandre Guirkinger

vendredi 2 mai 2025

Le Modèle Standard de Masse


Suis-je seul dans l'univers à vouer un culte à Francis Masse ?
Suis-je seul dans l'univers à vouer un culte ?
Suis-je seul dans l'univers ?
Suis-je seul ?
Suis-je ?
Gloups !

Les matheux s'en donneront à cœur joie, les poètes s'envoleront vers les étoiles, les amateurs de BD en auront pour leur compte et tous finiront par se marrer. En déménageant de Grenoble vers l'Hérault, Francis Masse a fait exploser le carcan de la bande dessinée, il a construit, sculpté, sérigraphié et le voici de retour avec un nouveau concept, le dessin d'humour scientifique ! Sur chaque page, un dessin, une légende (en français et en anglais !), presque un modèle standard... Les mots compliqués pour les rétifs à la théorie de la relativité sont en italiques et clairement expliqués dans un petit glossaire à la fin de l'ouvrage. Car le Modèle Standard avec des capitales renvoie à la physique des particules. Fan de ses courts métrages hirsutes où Albrecht Dürer croise le flaire avec Luis Buñuel je retrouve en une seule vignette la profondeur philosophique de ses sagas d'aimant ciel, s'appuyant toujours sur le réel d'après-demain, sorte de surréel spéculatif où l'humour ne se moque jamais de la science, bien au contraire, mais la souligne en allégories loufoques sans entamer la rigueur de l'analyse. Si les équations vous rebutent vous pourrez toujours apprécier l'adéquation entre les superbes images à la plume et au pinceau et les évocations quantiques et cosmologiques de ce bel ouvrage de 112 pages édité par Le Chant des Muses. Et Masse de conclure dans sa préface : « Maintenant, il est trop tard, le trou noir (de chine) nous absorbe… Accrochez-vous au pinceau, dans ces pages, les échelles se dérobent… »

A part cet article du 4 février 2013, on trouvera sur cet auteur Retour de Masse (30 avril 2007), La nouvelle encyclopédie de Masse (17 novembre 2014) et Volume 2 de Masse (5 mai 2015). J'en profite pour acquérir deux petits fascicules qui manquent à ma collection, Les deux du dock et La dernière séance.

mercredi 23 avril 2025

Des bougies, des lapins et des couleurs


Ce n'est pas la première fois qu'une scène qui n'a rien à voir me rappelle l'opéra Nabaz'mob que nous avions composé avec Antoine Schmitt. Est-ce le regret de ne pas l'avoir remonté depuis 2013 ? Il est certain que nous aimerions faire revivre les cent lapins connectés qui dorment depuis dans des cantines en métal dans un sous-sol de Pantin. Des pantins ? Certes non, le lagomorphisme poussait tout un chacun à les considérer comme des entités vivantes, dotées du libre-arbitre. Ils sont en fait beaucoup plus nombreux, puisque depuis la création en 2006 il est arrivé que trois clapiers jouent simultanément dans trois villes différentes ! Il nous faudrait simplement vérifier qu'ils sont tous d'accord. Nous les installerions ainsi dans le salon-cinéma, invitant d'abord les amis à retrouver la magie du spectacle. En attendant, on trouve sur Bandcamp un CD, paru il y a quelques mois, de l'enregistrement audio de deux représentations de l'opéra interprété par 100 Nabaztag différents.


Les bougies qui m'y ont fait penser sont celles consacrées à la vierge noire des Saintes-Maries-de-la-Mer, en Camargue, où nous sommes passés ce lundi de Pâques. Sara la noire est surtout vénérée par les Gitans. Notre prétexte était plutôt de voir la mer et de manger des fruits de mer. J'en ai profité pour me racheter des pantalons de gardian à ma (nouvelle) taille. Il faut vivre avec son temps !

jeudi 3 avril 2025

Shell Shock de Michaëla Watteaux


J'ai terminé le quatrième roman de Michaëla Watteaux au soleil. J'avais besoin de me détendre comme de soleil. Avec son nouvel éditeur, elle ne perd pas au change. Belle couverture style art déco au titre en or débossé et parcours sportif des librairies hexagonales. J'avais lu ses trois précédents romans policiers avec beaucoup d'intérêt parce qu'elle s'y inspirait de phénomènes actuels, en particulier liés aux nouveaux usages d'Internet. Cette fois elle plonge dans le Paris des Années folles en y puisant des portraits forts des gueules cassées de la Première Guerre Mondiale et la faune artistique du Tout-Paris. C'est un peu la version française des romans de Volker Kutscher (d'où est issue la série Babylon Berlin) avec son arrière-fond social et politique, son inspecteur camé et de belles filles qui n'ont pas froid aux yeux ; on verrait d'ailleurs bien une série télé s'en emparer. Beau travail de documentaliste probablement hérité de son passé de réalisatrice de fictions et documentaires à la télévision. On vieillit mieux romancière que cinéaste, elle n'est pas la première à faire les frais du jeunisme qui y sévit. Cette métamorphose lui réussit merveilleusement. Le décor profite à l'intrigue comme dans les romans policiers qui se déroulent en Chine, chez les Peaux-Rouges ou les Aborigènes.
Je ne suis pas étonné, ou si je le suis c'est par la qualité du genre et non celle de l'auteur que je connais depuis nos dix huit ans. Nous avions quitté ensemble nos parents pour vivre en communauté. Mia faisait partie de mon groupe de light-show H Lights avec lequel nous nous produisions sur des groupes pop, et l'année suivant celle où je fus reçu au concours de l'Idhec (devenu la Femis) ce fut son tour ainsi que celui de Luc Barnier qui participait également à nos spectacles lumineux et avait emménagé avec nous. Luc deviendra un des grands monteurs du cinéma (Olivier Assayas, Benoît Jacquot, Les Ch'tis...) et Michaëla réalisera plus d'une vingtaine de films et écrira de nombreux scénarios. Je me souviens évidemment d'Öland, l'île suédoise de sa grand-mère maternelle, du pot de caviar que son oncle avait rapporté de Moscou et que nous avions descendu à la petite cuillère avant de nous faire copieusement engueulés, de son papa qui jouait le rôle d'une statue dans La Belle et la bête, des parties de rigolade et des petites peintures dont elle agrémentait mon journal de bord puisqu'à cette époque je couchais mes idées sur du papier. Le temps a passé, mais j'entends toujours ses romans comme si elle me les lisait à voix haute, et cela me fait plaisir de voir qu'elle a toujours autant d'imagination que lorsqu'elle me racontait ses histoires de petits bonshommes tout verts.

→ Michaëla Watteaux, Shell Shock, ed. Black Lab (Hachette Fictions), 21,90€

jeudi 27 mars 2025

Le clip d'Etienne Mineur pour notre nouveau CD


Étienne Mineur vient de m'envoyer le clip vidéo annonçant la sortie du volume 4 de la série Pique-nique au labo. Il a utilisé les sources graphiques de l'habillage du CD qu'il a réalisé, un digisleeve 3 volets avec un livret de 8 pages. Pour quelqu'un comme moi qui adore les couleurs, pas seulement visuelles, mais aussi sonores, je suis comblé. J'avais déjà une maison polychrome, des lunettes polychromes, des rêves en couleurs.


Pour la piste son j'ai commis un petit montage de 30 secondes à partir des 9 pièces du disque de manière à ce que les 16 musiciens et musiciennes soient présents : Léa Ciechelski, Catherine Delaunay, Maëlle Desbrosses, Matthieu Donarier, Bruno Ducret, Hélène Duret, Antonin-Tri Hoang, Emmanuelle Legros, Mathias Lévy, Fanny Meteier, Roberto Negro, Rafaelle Rinaudo, Alexandre Saada, Olivia Scemama, Isabel Sörling, Fabiana Striffler et ma pomme évidemment !

→ Jean-Jacques Birgé, Pique-nique au labo 4, CD GRRR, dist. Socadisc, sortie officielle le 18 avril 2025, déjà sur Bandcamp

lundi 6 janvier 2025

Ella & Pitr Klaxonnés


Ella & Pitr ont choisi l'indépendance pour rester libres d'inventer des histoires à dormir debout qu'ils mettent en images sur les murs des villes ou par terre, des cimaises de musées ou des toiles de tableaux, des T-shirts ou des plaquettes de chocolat, des briquets ou des savons, et même des livres. J'ai la chance d'en posséder toute une collection, y compris un ange encollé qui tombe dans mon escalier, un support de bicyclettes, une fresque à dix mètres au-dessus de ma porte d'entrée et la pochette du vinyle Fictions avec Lionel Martin. Toute surface ou volume est bon/ne à prendre si cela leur permet d'inventer quelque chose, une anamorphose, un flip-book ou un spectacle entier comme Fermez les yeux vous y verrez plus clair qu'ils ont créé à la Comédie de Saint-Étienne et avec lequel ils partiront en tournée à partir de ce printemps, une féérie graphique un poil (de pinceau) circassienne qui ne ressemble à rien d'autre.


Le duo d'artistes plasticiens fait preuve d'un humour poétique et d'une tendresse œcuménique qui rend leurs œuvres particulièrement attachantes. Ils n'ont pas encore mis de détachant sur le marché, mais leurs éponges sous blister effacent déjà la mémoire. Où en étais-je ? Ah oui. L'indépendance. J'ai commencé comme cela. L'indépendance permet de faire ce qui leur plaît et d'en vivre, mais elle restreint fatalement leur rayon d'action. Lorsque Gallimard publie leur rétrospectif Comme des fourmis on peut le trouver pratiquement partout, mais lorsqu'ils choisissent d'éditer leurs derniers livres à compte d'auteurs, en en soignant chaque détail, de la mise en pages à la fabrication, il faut passer par leur site Superbalais. C'est par exemple le cas pour le tout nouveau, tout chaud, Klaxonnés (même si ce sont des rapides !). Ce volume de 320 pages format A4 pesant pas moins de 1,657kg revient sur les derniers dix ans de créations plus dingues les unes que les autres. Toitures géantes, murs édifiants, anamorphoses incroyables, collages et dessins sont cette fois accompagnés de textes de Jonathan Roze, Sabine Bledniak, Emile Parlefort, Camille Boitel, Jeanne Vimal, David Demougeot... Ella & Pitr aiment les objets dérivés, mais pour eux tous leurs objets sont dérivés, qu'ils collent dans la rue, peignent le toit d'un building ou un barrage toute hauteur, une toile pour la galerie ou leurs petits cahiers dans lesquels ils n'arrêtent jamais de griffonner, ils dérivent comme un bateau en papier dans le ruisseau de mon enfance. Devenus hyperréalistes, leurs Plis et replis donnent envie de s'y emmitoufler comme dans la robe de chambre en laine des Pyrénées de ma grand-mère.


Leurs images, minimalistes, provocatrices, généreuses, font rêver. Elles leur permettent d'abord à eux de s'évader. S'évader des clichés et des tiroirs bien rangés dans lesquels on serait tenté de les enfermer. Il y a toujours un avant et un après, comme une case de bande dessinée, un tableau pris sur le vif, un instantané figé dans le temps. Où que j'ouvre par exemple Klaxonnés je tombe sur une question que leur imagination a concrétisée sous la forme d'une bribe. À chacun ensuite de se faire son cinéma. Que l'on préfère l'abstraction ou la figuration, le conceptuel ou le réalisme, on tombe facilement sous le charme de ces créations graphiques à quatre mains où le vertige et la farce sont les maîtres du jeu.