70 Expositions - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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lundi 1 juin 2026

Odyssée de l'oubli par Anne et Patrick Poirier


L'approche avait mal commencé. On n'était pas dans la fiction, mais les deux pieds dans le réel. La sécurité du Musée d'Arts de Nantes me refuse l'entrée à l'exposition des Poirier parce que ma valise ne répond pas au Plan Vigipirate. Pourtant leurs casiers sont largement assez grands pour la contenir. Mais la loi c'est la loi, et le Plan Vigipirate, officialisé en 1991, sert plus à créer un climat de peur dans la population qu'à empêcher d'hypothétiques attentats terroristes. Cette raideur administrative oblige donc un homme de plus de 70 ans à traîner sa valise pendant trente minutes en pleine canicule pour trouver un lieu dédié à la garde de bagages. Je ne parle même pas des escaliers à gravir chaque fois, parce qu'il a fallu y aller, y retourner pour arriver à l'heure à mon rendez-vous suivant. J'ai donc perdu une heure à suer sang et eau plutôt qu'à prendre mon temps dans cette fabuleuse exposition présentée jusqu'au 30 août. C'est un comble, pour ce couple d'artistes qui se considère issu d'un « monde en ruines », où l'Ange de l'Histoire de Walter Benjamin voit « la violence qui s'accumule » ! Anne et Patrick Poirier mettent en scène la fin du monde qui a de fait débuté avec son édification.


Le Patio abrite La Cité des Ombres, une ville imaginaire où tout est blanc. Le lieu n'est pas anodin, le cercueil du père de Patrick Poirier y a été hébergé quelque temps après qu'il ait été victime des bombardements sur Nantes ! Des phrases en néon encerclent l'installation phénoménale en forme de cerveau. Dans cette nécropole résonne de temps en temps la pièce inédite pour violon composée par Éric Tanguy, interprétée par Jùlia Pusker. Alain-Guillaume, le fils d'Anne Poirier, décédé en 2002 à l'âge de 33 ans, est réapparu dans un rêve. Les deux immenses gongs sont muets. Pour combien de temps ? Ce mot revient souvent, il passe, comme les rêves, mais les ruines y résistent. Le verre explose sous les vibrations, les copies sont brisées à coups de masse. Les plumes blanches équilibrent la douleur. "Quelle la différence y a-t-il entre un kilo de plumes et un kilo de plomb ?" était une des premières devinettes que j'ai entendue enfant.


Dans la Chapelle de l'Oratoire plongée dans l'obscurité tout est noir. Contraste. L'incendie de la grande bibliothèque est sculptée avec du charbon. C'est notre mémoire. Les barbares savent que l'incendie est définitif. Ils sont toujours à l'œuvre, la Bête est insatiable. Sous une bulle transparente, Danger Zone évoque l'immense risque que présente l'avenir. Si nous continuons à vivre en lâches, guerres et pollution auront raison de notre monde.
J'ai adoré cette exposition, pleine d'autres éléments qui vont chercher loin dans notre subconscient, y reconnaissant une transposition plastique que je m'évertue à construire en musique en laissant au visiteur, à l'auditeur ou au spectateur, le soin d'imaginer sa propre interprétation. Les Poirier inventent une fiction terrible, qui n'est qu'un reflet du réel. C'est le propre de la poésie, quelle que soit la forme qu'elle emprunte. Un regard personnel sur ce qui nous est commun et que parfois nous préférons ne pas voir.

→ Anne et Patrick Poirier, Odyssée de l'oubli, exposition au Musée des Arts de Nantes, jusqu'au 30 août 2026 - Le billet d'entrée inclut l'accès au reste du musée où figure déjà une sculpture des Poirier. Un livret en Facile à Lire et à Comprendre (FALC) est proposé pour découvrir l’exposition. Une version papier est disponible sur demande à l’entrée. Le livret est téléchargeable.

mercredi 27 mai 2026

Être Machine à la Galerie Charlot


Je suis passé hier à la Galerie Charlot récupérer mon vieux MacBook Pro sur lequel fonctionnait la Mascarade Machine qu'Antoine Schmitt avait programmée en 2010 et que j'avais perdue suite à un crash du disque dur. Depuis que nous avions abandonné notre spectacle en duo, Antoine ne s'en servait plus, mais je continuais à faire "ainsi font, font, font les petites marionnettes" devant la webcam pour traduire le flux radiophonique en mélodie ou transformer les sons avec des effets qu'il avait calculés sur SuperCollider. Mon ami y a tout de même passé une dizaine d'heures pour retrouver la logique de ses algorithmes, mais jamais depuis plus de trente ans que je collabore avec lui, jamais Antoine n'a déclaré forfait devant une question technique. Il m'arrivait de lui demander une légère amélioration et qu'il me réponde que cela nécessiterait trois semaines de développement ou un truc très compliqué qu'il résolvait en une demi-heure ! Mais, dans tous les cas, le problème pouvait être résolu. Jamais la technique ne fut un frein à nos élucubrations. La seule limite est notre imagination.
Pour sa nouvelle exposition à la Galerie Charlot, Antoine Schmitt présente donc des œuvres anciennes comme son Pixel Blanc inaugural ou de drôles de bestioles, des machinimales créées avec Hortense Gauthier qui me rappellent les automates de Nicolas Darrot ou les assemblages de Daniel Spoerri. Avec une nuance de taille, c'est que Astrakophóros deilós (gastéropode craintif), Herpetòn monoskelès hilarón (reptile à une patte joyeux), Deilòn ptēnòn Herpetón (reptile ailé peureux), Arákhnē períergos (araignée curieuse), Amphíbion phthengómenon (amphibien parleur) sont des sculptures génératives qui interagissent avec les visiteurs, par le son ou par la vue. Même la table traçante Plotter UUnatek s'inspire de comportements animaux, "elle explore, hésite, contourne, insiste" et peut ainsi produire la série 10000 Pistes en l'imprimant sur papier noir. D'autres comme les vidéos génératives Clock Blur ou Neurons Blur jouent sur la lenteur et la contemplation avec l'imperfection comme ligne de code. Enfin, la pièce de 2004 Psychic décrit en miroir les mouvements des visiteurs... Ce sont toutes des œuvres comportementales qui tentent de réfléchir notre humanité, de reproduire ses inexplicables façons d'être, sans autre constat que nos faits et gestes, laissant penser que ce qui nous anime n'est en définitive qu'une logique de l'absurde.

→ Antoine Schmitt, Être Machine, exposition à la Galerie Charlot, 47 rue Charlot Paris 3e, du mardi au samedi 11h-19h, jusqu'au 4 juillet 2026

jeudi 2 avril 2026

Exclusivement pour les gamers


Je pensais écrire un article sur l'exposition Video Games & Music à la Philharmonie, mais en lisant celui de Marius Chapuis dans Libération j'ai pensé qu'un non-gamer comme moi n'avait rien à ajouter. Si vous n'êtes pas branché jeu vidéo vous en ressortirez aussi vite que vous y êtes entré. Par contre, s'il n'y a pas foule vous pourrez retomber en enfance ou découvrir des jeux mythiques. Quant au rôle de la musique dans tout cela c'est de mon point de vue pitoyable. Je me souviens, lorsque nous avions une Wii et une Wii-Feet, dont certains jeux sportifs étaient très stimulants, n'avoir jamais réussi à couper l'insupportable muzak en boucle. Que ce soit les musiques typées pour telle ambiance de jeu ou l'utilisation hollywoodienne envahissante et redondante, il y a vraiment tout à inventer. De ce point de vue les trouvailles sur CD-Rom étaient autrement plus innovantes et appropriées.



→ Exposition Video Games & Music - La musique dont vous êtes le héros, à la Philharmonie de Paris jusqu'au 1er novembre 2026 !

jeudi 19 février 2026

Les nouveaux exploits de Michel Bouvet


D'une pierre deux coups, le graphiste Michel Bouvet expose 33 nanographies que lui ont inspirées les chansons des Beatles, qui en ont tout de même 260 à leur actif, et il publie un livre monographique suivant son parcours depuis les années 80. L'exposition I Love The Beatles avait déjà été présentée en Hongrie, à Saint-Martin d'Uriage (France) et au Mexique, là voici jusqu'à dimanche à la Galerie des Ateliers de Paris, soit 33 tours rock 'n roll aux à-plats de couleurs explosives, pour ne pas dire psychédéliques. Quant à la somme Backstage qui sent bon l'encre d'imprimerie elle rappelle tous ses voyages, rencontres, amitiés au travers de ses esquisses, archives photographiques et affiches, puisque Michel Bouvet est surtout connu comme affichiste.


Je n'en ai jamais fait mystère, Michel est mon petit cousin, bien qu'il le soit longtemps resté, mystère : nous nous sommes trouvés aux Rencontres d'Arles dont il fit tout l'accompagnement graphique pendant les années Hébel (François Hébel signe la préface de Backstage) tandis que j'assumais le rôle de directeur musical des Soirées au Théâtre Antique (entre autres), mais nous ignorions ce lien de parenté avant que ma tante Arlette me rappelle que nos mères étaient cousines germaines. Nous nous sommes alors découvert tant de points communs que c'en est amusant. Cette fois encore, clin d'œil initiatique, les Beatles ayant chatouillé nos jeunes oreilles, de mon côté en 1965 avec A Hard Day's Night dans un cinéma de Salisbury où les filles hurlaient comme si les quatre garçons dans le vent étaient dans la salle, du sien en écoutant Come Together en 1969. Michel ne savait pas non plus que j'avais joué avec George Harrison ! Mais ce n'est pas tout, car c'est en ouvrant un carton rempli de ses agendas qu'il eut l'idée de ce nouveau livre où il raconte à la première personne tout ce qui l'a nourri. Or c'est en tombant sur les boîtes de diapositives prises lors de mon voyage initiatique aux États-Unis que j'eus l'idée d'écrire USA 1968 deux enfants, alimenté également par le journal de ma petite sœur qui m'accompagnait. Nous prenons souvent des notes sans savoir qu'elles serviront d'autres propos beaucoup plus tard, qu'elles raviveront notre mémoire ou nous permettront de les réinventer, comme chez Michel qui s'approprie graphiquement les chansons qui ont bercé son adolescence ou qui rend hommage à celles et ceux qu'il a croisé/e/s sur sa route, aux lieux traversés, aux émotions qui continuent à le faire rêver.

→ Exposition I Love The Beatles + sortie du livre Backstage (39€, ed. Hartpon). Galerie des Ateliers de Paris, 30 rue du Faubourg Saint-Antoine, 75012 Paris - Métro Bastille, du jeudi 19 au dimanche 22 février 2026 inclus de 10h à 19h - entrée libre

lundi 29 décembre 2025

Fabienne Verdier à la Cité de l'architecture


J'ai beau être parisien et depuis si longtemps, il existe tant d'endroits extraordinaires que je ne connais pas. Ainsi j'ignorais totalement la Cité de l'architecture et du patrimoine place du Trocadéro. Son entrée jouxte celle du Théâtre de Chaillot, à sa gauche. Ouverte depuis 2007, elle a succédé au musée des Monuments français en absorbant un endroit que j'avais énormément fréquenté du temps de Henri Langlois, la Cinémathèque française. Le plus grand musée d’art monumental du monde est effectivement immense. Il fallait bien cela pour accueillir les moulages réalisés à partir des créations d’origine, dont ils reproduisent la taille réelle. "Fragments d’abbayes, parcelles de cathédrales, détails d’églises dont la patine imite la pierre, le bois ou le métal", c'est mille ans de notre patrimoine national qui s'élèvent devant nous. Sous la verrière d’origine ou derrière les hautes baies vitrées qui s’ouvrent sur les jardins du Trocadéro et la tour Eiffel, on découvre le portail de l’église-abbatiale de Moissac, l'ange de Reims, le Gros Horloge de Rouen, la fontaine des Innocents à Paris ou celle de Neptune à Nancy. La collection des maquettes est fascinante. Et au milieu de tout cela, s'exposent les tableaux de Fabienne Verdier !


Il fallait bien le pinceau monumental de la peintre pour rivaliser avec les merveilles architecturales de notre patrimoine. Ses études en Chine l'ont fortement impressionnée, mais les expressionnistes abstraits et minimalistes américains lui ont aussi permis de s'en affranchir. Ce n'est pas le dripping de Pollock, mais son walking painting qui renouvellera son geste intuitif. Elle avait déjà coupé le manche de son grand pinceau pour y greffer un guidon de vélo, elle invente un tube géant suspendu qu'elle dirige au gré de son inspiration. Les liens avec l'improvisation musicale sont évidents. Son exposition Mute présente une quarantaine de tableaux réalisés au cours des trente dernières années qui dialoguent merveilleusement avec les moulages de la Cité de l'architecture.


À l'étage supérieur, le Chromoscope explore l’histoire du color field américain de la même manière, confrontation des époques et des origines géographiques qui fait ressortir la magie de l'art. Vingt-trois tableaux monumentaux sont donc accrochés dans la Galerie des peintures murales. Ma photo montre un détail de Isaac et Abraham de Jules Olitski. On peut également s'intéresser à l'exposition Paris 1925 : l'Art déco et ses architectes ou visiter un appartement de la Cité radieuse marseillaise de Le Corbusier. Au sous-sol, Quartiers de demain évoque dix quartiers prioritaires de la politique de la ville en France pour espérer améliorer la qualité de vie des habitants ! Dans le hall d'entrée, Spanish Dancer de Larry Poons reprend les principes du color painting en revendiquant le mouvement de l'expression lyrique.


Derrière les immenses baies vitrées la nuit tombe sur Paris. J'ai encore tout à découvrir.

→ Mute de Fabienne Verdier, jusqu'au 8 mars
Chromoscope, jusqu'au 16 février
Paris 1925 : l'Art déco et ses architectes, jusqu'au 29 mars
Quartiers de demain, jusqu'au 30 mars

jeudi 25 décembre 2025

Joyeux Noël...


Expo M.C. Escher à la Monnaie de Paris, allez-y avec les enfants !
Jusqu'au 1er mars...

J'en profite pour souhaiter un joyeux Noël à celles et ceux qui sont protégés de la barbarie, de la guerre, de la famine et de la misère ! C'est le terme joyeux qui est encombrant. Un peu comme Aragon expliquant qu'il avait écrit Il n'y a pas d'amour heureux pendant l'occupation nazie et que s'il avait écrit le contraire il se serait considéré comme un salaud. On pourrait simplement se souhaiter un Noël... Et de l'amour, parce que de l'amour cela peut se souhaiter quelles que soient les conditions d'oppression ou d'exploitation.

samedi 20 décembre 2025

Plus jamais ça de Joe Sacco et Art Spiegelman


Never Again!.. And Again… And Again… est une œuvre très courte (trois planches à ce que j'en sais) publiée dans The New York Review of Books et reprise ensuite par huit médias dans le monde comme Le 1, The Guardian ou El País. Il ne s’agit pas d’une longue bande dessinée et elle n'est pas publiée sous la forme d'un livre autonome.


Les planches originales et des crayonnés sont exposés à la Galerie Martel, 17 rue Martel, Paris 10ᵉ, du mardi au samedi, 14h30-19h jusqu’au 17 janvier 2026, et certaines œuvres sont mises en vente au profit d’associations humanitaires. On peut les admirer ou les acquérir sur cette page.


Je me reconnais évidemment dans les propos ou préoccupations de ces deux auteurs que j'admire depuis toujours. Joe Sacco et Art Spiegelman font partie de mes héros. Je dois sans cesse répéter que je dois ma morale à mon grand-père gazé à Auschwitz et à mon père qui a sauté du train qui l'emmenait vers les camps de la mort, sans parler du reste de ma famille qui œuvra dans la résistance au nazisme. Le sionisme qui aboutit au génocide en Palestine est la destruction de tout ce qui m'a construit, et c'est encore grâce à mes ancêtres que je me lève aujourd'hui contre l'horreur commise par les criminels, l'aveuglement de celles et ceux qui les soutiennent et l'inaction complice de nos gouvernements.

P.S.: Les planches réalisées ensemble par Art Spiegelman et Joe Sacco sont également publiées dans le livre "100 dessins pour Gaza" aux éditions Massot, à paraître début janvier : https://fr.ulule.com/100cartoonsforgaza/
P.P.S.: Expo prolongée jusqu'au 17 janvier... L’ensemble des 165 œuvres a été vendu et le montant total des fonds récoltés au profit de l’UNICEF dépasse 80 000 euros.

mardi 2 décembre 2025

Musée Cernuschi, les arts de l'Asie


Samedi, comme nous sortions du délicieux brunch préparé par Mine dans le quartier des Batignolles et que nous avions rendez-vous plus tard à Belleville pour l'exposition des Chaises abandonnées de Carol Müller, Christiane a eu l'idée de me faire découvrir le Musée Cernuschi consacré aux arts de l'Asie dont je ne connaissais que l'entrée, voisine de la Scam, avenue Vélasquez. Tout à côté, les cordes qui tombaient sur le Parc Monceau étaient dissuasives de la moindre promenade.


Nous étions a priori intéressés de visiter l'exposition sur l'estampage intitulée Chine. Empreintes du passé et sous-titrée Découverte de l’antiquité et renouveau des arts. 1786-1955 qui se tient jusqu'au 15 mars 2026. "Des lettrés et des moines archéologues parcouraient montagnes et sanctuaires en quête d’inscriptions antiques gravées sur la pierre ou coulées dans le bronze. Ces signes et formes archaïques inspirent des œuvres dont la modernité naît de l’association inédite entre calligraphie, peinture et estampage : une rencontre qui témoigne de la révolution visuelle en cours dans la Chine du XIXe siècle... L'estampage est une technique consistant à appliquer sur les stèles des feuilles de papier humides qui épousaient creux et reliefs avant de les recouvrir d’une couche d’encre qui permettait de révéler le détail des graphies. Cette méthode d’abord utilisée pour conserver textes et inscriptions va progressivement être utilisée pour transmettre l’image de bas-reliefs historiés, de sculptures, et même de vases rituels dans leurs trois dimensions. En cet âge pré-photographique, l’estampage était un vecteur capital de reproduction et d’étude des vestiges du passé, dont la diffusion était assurée par le livre illustré..." C'est évidemment magnifique et fascinant. Christiane joue même avec quelques tampons pour agencer une rapide petite composition florale.


Comme je n'étais encore jamais venu au Cernuschi j'en ai profité pour visiter les collections chinoises, japonaises, coréennes et vietnamiennes (entrée gratuite). J'ai évidemment été très impressionné par le vase à alcool "you" dit "La Tigresse" de l'époque Shang (vers 1500 - vers 1050 av. J.-C.). Ce voyage en Orient m'ayant fait rêver, je suis reparti avec Le grand livre de la cuisine japonaise de Laure Kié qui me semble très clair et me fait déjà lécher les babines.


Je prends quelques photos pour illustrer mon article ou conserver les images qui m'ont le plus marqué. Je pense aussi à Elsa avec les deux vases wenjiu zun ornés d'acrobates et à Sacha Gattino pour deux cloches en bronze. Mon camarade, fondu de percussion, précise que l'une d'elles est un modèle qui fait normalement partie d’un ensemble accordé, les premiers carillons au monde (vers 1500 avant J.C.), et sa particularité est de produire deux notes, soit un demi-ton selon l’endroit où on la percute. Il en possède 500 de 44 pays, de cette époque-là jusqu'à aujourd’hui, dont une cinquantaine zoomorphes ou anthropomorphes !

mardi 11 novembre 2025

Phantastama d'Eric Vernhes à la Galerie Charlot


Une fois de plus je suis fasciné par les créations d'Eric Vernhes. Si Meeting Philip, son hommage critique à Philip K. Dick, fait un carton à la Biennale Nemo, son exposition à la Galerie Charlot rassemble des pièces anciennes ou récentes comme Dormeurs éveillés qui s'empare d'un texte incroyable de Gaston Bachelard. Dit par l'écrivain lui-même, intégré à la composition musicale de Vernhes, il semble avoir été écrit pour l'I.A. ou du moins pour la virtualité dans laquelle nous sommes immergés quotidiennement devant nos écrans, alors qu'il date de 1954. Le rêve nocturne agence les images comme un cadavre exquis où elles se fondent par le truchement graphique de l'intelligence artificielle tandis que le jour impose des formes abstraites quasi géométriques. Les figures fantasmatiques, identifications à des personnages cinématographiques (Bergman, Antonioni...), sont recomposées. La boucle de huit minutes qui s'étale sur deux écrans peut être vue et entendue comme un court métrage onirique où se cognent l'élasticité du morphing et les lignes de fuite brisées par les couleurs vives.


Ligne de fuite est justement une installation de 2022, sorte de machine markerienne se jouant aléatoirement des souvenirs qui ont marqué notre vie. La mémoire répète ses instants choisis, quitte à les figer ou les plonger dans un abîme dont l'écho est d'autant plus déstabilisant. "Les captations vidéo de quelques-uns de ces moments glissent à la surface d’un écran horizontale. Ces images viennent se placer aléatoirement sous une caméra d’observation qui les diffuse sur un second écran en tant que continuité cinématographique. Sur cet écran se condensent les hachures du temps, les décompositions d’instants notables de la ligne “pellicule” de la vie. Souvent, la caméra re-filme les images qu’elle vient de capter. Le processus de “feedback” qui en découle provoque une dégradation de la qualité des images, évocation du processus d’érosion de la mémoire et de finitude." C'est le principe-même de toute œuvre d'art, et de la mémoire proprement dite.


Ne pensez pas que les danseurs de Fantasmata obéissent servilement au rythme du balancier. Ils sont à l'affût des spectateurs qui les regardent et interagissent au gré d'une fantaisie qui va au delà de la figure de danse du XVème siècle, consistant en un arrêt momentané, une pause pendant laquelle le corps reste suspendu entre l’accomplissement d’un mouvement et l’appréhension de celui qui va venir.
La galerie Charlot expose également Bashô, des mots transformés en idéogrammes comme une langue hiéroglyphique imaginaire, Spectres, vingt images carrées crées avec l'I.A., ou les scènes programmées par Oslo Kahn dans son monde totalement artificiel, ou encore l'installation Suspendus, un nid habité sur une branche d'arbre où les chants d'oiseaux aspirent le visiteur.

Les œuvres d'Eric Vernhes ont souvent trait à la mémoire, des événements dont on se souvient ou qu'on invente en y croyant dur comme fer. Mais cette mémoire n'est pas toujours tournée vers le passé, elle peut aussi annoncer l'avenir. Il faut toute la panoplie des conjugaisons pour effleurer ce qui transparaît. Il est impossible de tricher avec ses machines, terriblement humaines parce qu'elles sont le fruit de son intarissable imagination et qu'il nous laisse ensuite le plaisir de nous les approprier par la magie de notre interprétation, nous renvoyant à nos interrogations les plus nécessaires.

→ Eric Vernhes, Phantastama, exposition à la Galerie Charlot, jusqu'au 17 janvier 2026



→ Eric Vernhes, Meeting Philip, dans le cadre de la Biennale Némo au Cent-Quatre, jusqu'au 11 janvier 2026 (sur ce Blog + 5 articles)

lundi 3 novembre 2025

Exposition Générale à la Fondation Cartier


S'il y a une exposition où courir à Paris, c'est à la Fondation Cartier pour l'art contemporain dans son nouveau bâtiment place du Palais Royal. On aperçoit la Collection depuis les gigantesques baies vitrées, de chaque côté, rue du Louvre et rue Saint Honoré que l'ont voient évidemment réciproquement depuis l'intérieur. C'est le quartier de mon enfance. Nous habitions rue Vivienne dans les années 50. Mon père achetait ses cigares à la Civette. Mon jardin était le Palais Royal. Je me souviens des ânes de celui des Tuileries et des fiacres devant les arches de la rue de Rivoli. L'architecte Jean Nouvel, qui avait déjà réalisé le Cube de verre boulevard Raspail, tant de passionnantes expositions, a entièrement repensé les anciens Grands Magasins du Louvre (1887-1978), là où s'est tenu plus tard le Louvre des Antiquaires. Je me souviens encore d'avant cela de la Fondation à Jouy-en-Josas. Et du concert que nous donnâmes en duo avec Michel Houellebecq en première partie de Patti Smith pour le 10e anniversaire des Inrockuptibles, à l'endroit-même où s'élevait auparavant le Centre Américain, un autre concert, le premier que nous fîmes sous le nom d'Un Drame Musical Instantané ! Le nouveau lieu ne me rappellera pour l'instant que le fantastique après-midi que nous y passâmes jeudi dernier.


Le nouveau lieu, abrité par ce qui fut édifié à l’occasion de l’Exposition universelle de 1855 comme Grand Hôtel, est absolument époustouflant. Je me demandais à quoi servaient les chaînes et poulies aux quatre coins de chaque plateau. Les cinq plateformes qui se suivent peuvent se déplacer comme des ascenseurs, permettant toutes les conformations du lieu, sur une hauteur de onze mètres. Idem avec les garde-corps. La salle de spectacle en gradins rouge sera bientôt rejointe par un café et un restaurant. L'Exposition Générale, qui vient d'ouvrir et se prolonge jusqu'au 23 août 2026, tient son nom d'un évènement saisonnier des anciens magasins. La disposition actuelle choisie permet de présenter les œuvres sur trois niveaux.


Les habitués de la Fondation Cartier reconnaîtront forcément de très nombreuses œuvres ou artistes dont on ne voyait que des expositions temporaires, mais l'accrochage est particulièrement remarquable. Cinq fois plus grand, l'espace respire et la jauge des visiteurs évite les embouteillages. Mise en espace astucieuse des designers italiens Formafantasma. Comme jadis à La Maison Rouge, les salles sont modulables, adaptées à la taille et à la nature des œuvres. Les niveaux permettent de les apprécier souvent sous différents points de vue. À certains endroits de l'étage du bas, les fondations en béton sont restées apparentes, voire (et écouter) le long couloir de Night Would Not Be Night Without The Cricket de Bernie Krause. Les installations sonores comme Box (ahhareturnabout) de James Coleman ou Nine Attempts to Achieve Immortality de Bill Viola sont suffisamment isolées pour ne pas interférer avec le reste et celles qui nécessitent l'obscurité comme Skeet de James Turrell ou Les éphémères de Christian Boltanski sont si agréables que l'on a envie d'y passer du temps, donc d'y revenir.


Tous les continents sont représentés, toutes les techniques également (peinture, photographie, dessin, architecture, design, cinéma, textile, céramique, son, art numérique). Comme lorsque j'évoque un film, j'essaie de ne pas divulgâcher (spoiler) votre visite. Je signalerai seulement les auteurs des œuvres reproduites de haut en bas dans cette colonne : The Earth Has its Black Hole Too: Project for Extraterrestrials No 16 de Cai Guo-Qiang (poudre à canon et et encre sur papier japonais, 1993), Panama, Spitzbergen, Novazemblaya de Panamarenko (acier, verre acrylique, peinture, moteur, tubes fluorescents, caméra, moniteur, etc., 1996), Miracéus de Solange Pessoa (plumes sur tissu, 2014-2018), Projet pour le Kinshasa du troisième millénaire de Bodys Isek Kingelez (bois, carton, carton plume, papier, métal, etc., 1997), Sans titre de David Hammons (bois, fer, corde, plastique, miroir, peinture, 1997)... J'y verrais bien Nabaz'mob, notre opéra de lapins connectés qui dort dans un terrier pantinois, mais je ne sais pas du tout comment m'y prendre !


Exposition Générale est structurée en quatre parties que l'espace ouvert rend poreuses : Machines d'architecture, Être nature, Making Things, Un monde réel. Quel que soit votre goût vous serez happé par telle ou telle œuvre qui vous transportera vers un ailleurs onirique qui échappe au réel. C'est le propre de l'art, même lorsqu'il réfléchit des sujets graves.

→ Fondation Cartier pour l’art contemporain , La Grande Visite, du mardi au dimanche de 13h à 18h (pour les entrées)

jeudi 30 octobre 2025

Amazônia au Quai Branly


Le Musée du Quai Branly est toujours facteur de rêves. On ne s'en lasse pas et les expositions temporaires poussent à y revenir souvent. On commence ou on finit par traverser le jardin sauvage conçu par Gilles Clément dont les feuillages disparaissent la nuit pour être envahi de tubes de lumière colorée. Jusqu'au 18 janvier c'est Amazônia qui occupe l'espace en escargot du rez-de-chaussée. L'exposition a le mérite de mélanger les collections historiques et des œuvres contemporaines.


Je suis pourtant déçu par le choix des objets et surtout par la scénographie qui ne rend absolument pas l'émotion que procure la forêt amazonienne. D'un côté les œuvres anciennes viennent presque toutes du Musée et on en connaît la plupart, d'ailleurs il en reste d'autres parfois plus intéressantes en haut dans les merveilleuses collections permanentes, et d'un autre côté la sensation que quiconque a vécue en pénétrant la moindre forêt, et pas seulement amazonienne, n'y est pas du tout. Conséquence, l'ensemble ressemble à un accrochage de pièces épinglées, sans aucune âme ni profondeur, d'autant que, pour la plupart, les œuvres contemporaines ne sont pas mémorables. Si l'on n'a pas l'habitude de ce musée, la visite vaut tout de même le coup, mais, sinon, l'exposition semble un projet fade qui n'a pas coûté grand chose en rassemblant des objets parmi les collections permanentes selon une thématique passe-partout.


Par contre, on en profitera pour grimper tout en haut sur les mezzanines où sont exposés Le fil voyageur raconté par l'artiste textile américaine Sheila Hicks (91 ans) et Monique Lévi-Strauss (99 ans), sociologue spécialisée dans l'histoire du textile... Et une autre, scénographiée par Studio Formule, sur la photographe iranienne basée à Melbourne Hoda Afshar qui entreprend une lecture critique des photographies issues des collections du musée, réalisées par le médecin-psychiatre Gaëtan de Clérambault au Maroc entre 1918 et 1919 dans un contexte colonial. Le psychiatre est connu pour ses études sur l'érotomanie liée aux drapés et au textile, à ses chamailleries avec le jeune Lacan et pour la mise en scène de son suicide qui m'a rappelé la fin du fabuleux film Falbalas de Jacques Becker, bien que les motivations et le protocole soient différents.


Déçu aussi que l'exposition Musika Automatika de Junior Mvunzi ne soit pas accessible lors de notre visite, je prends quelques photos des instruments de musique montrés à Amazônia, ici un hochet aray et une trompe latérale hohinty, brésiliens comme la plupart de ce qui est exposé. Enfin, puisque le cylindre magique, que Madeleine Leclair m'avait permis de visiter en 2007, est dans le noir, j'achète quelques jouets musicaux pour mon petit-fils à la boutique en sortant.

lundi 20 octobre 2025

Kandinsky, la musique des couleurs


Si la palette de Vassily Kandinsky est étendue, il le doit à son désir d'art total. Le son et la musique, la lumière et le décor, le mouvement et le relief font partie du spectacle qu'il donne à voir et à entendre. L'exposition Kandinsky, la musique des couleurs à la Philharmonie de Paris, réalisée avec le Centre Pompidou, offre un va-et-vient très réussi entre la musique et la peinture, une sorte de voyage synesthésique. Pour une fois l'usage des casques audio prend tout sons sens. Il serait dommage d'effectuer la visite sans baigner dans ce nuage musical qui nous fait flotter dans le temps, du Lohengrin de Wagner aux pièces de Schönberg en passant par Les tableaux d'une exposition de Moussorgski ou Le sacre du printemps de Stravinski. Y sont exposés nombreux tableaux aux couleurs éclatantes et aux formes plus ou moins abstraites, mais aussi des partitions de Russolo, Scriabine (on rêverait de voir son clavier à lumières), Schönberg (proche du peintre) et Kandinsky lui-même, ses œuvres picturales étant fondamentalement musicales. Elles portent d'ailleurs des titres s'y rapportant comme ci-dessous les Improvisations 3 et 14. Ailleurs une Fugue ou celles de Klee, Kupka ou Macke...


Le magnifique catalogue de l'exposition recèle des textes passionnants. Kandinsky s'intéressait d'ailleurs aussi aux mots dont on peut admirer les xylographies ou matrices en bois du recueil Klänge. Il est dommage que l'on n'y trouve pas la liste des œuvres diffusées dans les casques pour là aussi le lire en musique. Si l'exposition dépasse celles souvent fétichistes de la Philharmonie, on y trouve aussi des disques de la collection du peintre et de son épouse, montrant son éclectisme avec Scarlatti, Bach, Beethoven, Schubert, Verdi, Debussy, Milhaud, Bartók, Weill, La midinette de Manuel Jovés ou Bells of Hawai de Billy Heagney !


Kandinsky jouait du piano, de l'harmonium et du violoncelle. Le Salon de musique (réplique au MAMC de Strasbourg) est seulement en photo, mais les compositions scéniques ont été reconstituées, soit en animation vidéo, soit avec un triple écran synchronisé avec les Tableaux d'une exposition. Sa complicité avec le Bauhaus se retrouve dans les films d'Oskar Fischinger, et j'y reconnais l'influence sur certains travaux de mon camarade Eric Vernhes ! L'exposition dure jusqu'au 1er février 2026. En définitive, la fermeture du Centre Pompidou permet des collaborations et des décentralisations bénéfiques.

vendredi 20 juin 2025

Au Grand Palais, mon hit-parade des expos


1. Commençons par l'exposition qui m'a le plus touché et intéressé, Art Brut - Dans l'intimité d'une collection - La donation Decharme au Centre Pompidou. Je connaissais certaines œuvres, pour les avoir vues à la Maison Rouge il y a dix ans ou intégrées à Carambolages dont j'avais composé la musique pour Jean-Hubert Martin, mais il y en a là tout de même quatre cents, dont beaucoup que je ne connaissais pas. De plus, la scénographie de Corinne Marchand où le rouge prédomine les présente intelligemment et agréablement. Les salles portent des titres évocateurs : Réparer le monde, "À moi les langues de feu qui embrasent", De l'ordre nom de Dieu !, Art Brut autour du Monde suivi de Japon, Cuba, Brésil, puis Bris Collage, La "S" Grand Atelier, Creative Growth Center, La Maison des Artistes, Œuvres orphelines, Danse avec les esprits, Journaux intimes Journaux de Monde, Épopées célestes. Les cartels indiquent souvent ce qui caractérise les artistes, car chacun ou chacune a ses marottes. Après le musée de Lausanne (rappelons que la France envoya promener Dubuffet !), les donations Jean Chatelus et Bruno Decharme au Centre Pompidou semblent indiquer l'intégration de l'art brut dans l'Histoire de l'art moderne et contemporain. J'imagine que ce qui l'a précédé dans les siècles passés fut largement détruit. La passion, l'urgence, l'intégrité rendent ces œuvres absolument fabuleuses. J'illustre mon petit article avec un cocon, œuvre sans titre de Judith Scott, porteuse de trisomie 21, rendue sourde enfant par la scarlatine, découverte et intégrée au Creative Growth Art Center d'Oakland. L'exposition réalisée par Bruno Ducharme et son épouse Barbara Safarova nous fait voyager tant sur la planète que dans les méandres profondes de notre cerveau.


2. Contrairement aux expériences habituelles d'interactivité en réalité virtuelle, j'ai beaucoup aimé Insider-Outsider en enfilant le casque audiovisuel me permettant de naviguer dans la chambre et l'œuvre d'Henry Darger. Le spectacle de dix minutes réalisé et sonorisé (pop) par Philippe Cohen Solal (Gotan Project) est commenté par Denis Lavant (avec qui Lionel Martin et moi-même venons de sortir un double CD) dont l'intérêt pour l'art brut est évident (sic). Je retrouve le côté ludique et merveilleux des CD-Roms dont j'avais l'habitude de composer les partitions sonores et musicales. Tournant sur notre tabouret et battant des mains, nous plongeons dans l'univers de Darger lors de cette pause automatiquement intime au milieu de la visite, entre le premier et le second étage.


3. Je me perds dans la topographie du Grand Palais réouvert et somptueusement étendu. Le rideau monumental de dix-neuf mètres de long s'ouvre et se ferme. Je n'ai pas compté le nombre de boutiques, mais elles sont évidemment présentes et mises en valeur ! Les meilleures expositions sont accessibles par le square Jean Perrin, les moins indispensables en face du Petit Palais.


4. L'exposition Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten est évidemment très chouette, mais la scénographie n'est pas à la hauteur des œuvres présentées. Il y a évidemment certaines machines de Tinguely en mouvement, mais pour moi c'est du réchauffé, d'abord parce que l'expo consacrée au même endroit en 2014 à Nikki de Saint-Phalle était autrement plus consistante et révélatrice des aspects moins connus de son travail, d'autre part nous sommes loin de la folie du Musée Tinguely à Bâle. Et je n'ai pas compris ce qu'apportait "le regard" de Pontus Hultén à la chose.


Il n'empêche que c'est toujours sympathique à voir ou revoir, mais, si vous voyagez, je conseillerais fortement la visite du Cyclop à Milly-La Forêt ou celle du Jardin des Tarots en Toscane ! En photo, la Mariée que j'avais sonorisée en 2002 pour le Centre Pompidou...


J'avais oublié l'apport de l'artiste finlandais Olof Ultvedt en 1966 au Hon/Elle de Nikki de Saint-Phalle à Stockholm, entre autres avec l'installation Mannen i stolen.


5. Je ne m'y attendais pas, mais les tapisseries des Danois Kirstine Roepstorff, Bjørn Nørgaard, Tal R et Alexander Tovborg sont superbes. Elles ont été tissées dans les manufactures nationales des Gobelins et de Beauvais ainsi que dans les ateliers privés d'Aubusson par de talentueux artisans français d'après leurs esquisses. Les couleurs explosent et les matières leur donnent divers reliefs. Je suis passé directement d'Art Brut à Tapisseries royales - Savoir-faire français et tapisseries contemporaines danoises.

6. J'ai fait juste un petit tour au sous-sol, à Transparence, ludique et sympathique pour les enfants de 2 à 10 ans. C'est le genre d'exposition qui se teste avec eux. Rien d'extraordinaire, mais ils s'y amuseront certainement, d'autant que les attractions parisiennes qui leur sont destinées sont toujours bienvenues.


7. L'espace "immersif et sensoriel" Ernesto Neto - Nosso Barco Tambor Terra (Notre Barque Tambour Terre), installation monumentale en crochet, écorce et épices, invitant à l’émerveillement et au partage, est dans la lignée des œuvres d'Olga de Amaral ou Chiharu Shiota, sans leur génie. La pseudo participation du public est même carrément énervante, chacun, chacune faisant la queue pour taper sur une percussion emmaillotée.

8. Je n'ai pas non plus senti l'intérêt des Horizontes - Peintures brésiliennes qui la surplombent, si ce n'est pour apprécier l'architecture du Grand Palais.


9. Mais il y a pire, vraiment bien pire. Présenter les ballons gonflables d'Euphoria - Art is in the Air dans une perspective artistique, c'est tomber bien bas pour mettre l'art à la portée des caniches qui eux s'en battraient les oreilles. Par contre ce sont de bonnes idées pour décorer un dancing, un club de plage ou l'entrée d'Ikea. Je range ces attractions régressives avec les Koons, Hearst ou Murakami, parfaites pour égayer les vitrines des grands magasins pendant les fêtes de Noël. Ma critique est un peu dure, car cela occupera les enfants qui vous ficheront la paix pendant une heure, encore qu'aller au square faire du toboggan coûte moins cher, ne vous oblige pas à réserver et faire des queues interminables. Apprécions tout de même l'attention délicate de prêter des parapluies pendant l'attente devant la porte, que ce soit pour la pluie ou le soleil.


10. Je ne regrette pas ma visite au Grand Palais, surtout si je remonte à mon numéro 1, amusé de voir que comme souvent les travaux ne sont pas terminés, qu'il faut parfois contourner un chariot élévateur ou enjamber une ficelle. Le lieu réorganisé est incroyable et mérite vraiment d'y aller quels que soient vos goûts en matière d'art ou de sortie...

Au Grand Palais :
→ Art Brut, jusqu'au 21 septembre 2025
→ Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten, 26 juin au 4 janvier 2026
→ Tapisseries royales, jusqu'au 17 août 2025
→ Transparence - Palais des enfants, jusqu'au 29 août 2027
→ Ernesto Neto, jusqu'au 25 juillet 2025
→ Horizontes - Peintures brésiliennes, jusqu'au 25 juillet 2025
→ Euphoria, jusqu'au 7 septembre 2025

vendredi 13 juin 2025

Zoo cruel


Les zoos révèlent toujours l'ambiguïté que les animaux enfermés y sont sacrifiés pour élargir le monde aux yeux des enfants, voire des autres membres de l'espèce humaine, un mammifère parmi les autres, "animaux dénaturés" comme les appelle l'écrivain Vercors. Ils évoquent un paradis perdu qui existait encore lorsque j'étais petit, avec ses îles désertes, ses jungles impénétrables, ses tribus inconnues et ses trésors à la Jules Verne. À l'époque des satellites et d'Internet ce rêve a totalement disparu sur l'autel de la colonisation, de l'expansion et du profit. La Terre est pillée, détruite, exsangue. Il reste peut-être le fond des mers à explorer, les aquariums n'en exposant qu'un minuscule aspect. D'un côté, les zoos évoquent un ailleurs, un autre monde, une traversée du miroir, une ouverture d'esprit vers l'altérité. D'un autre leurs pensionnaires y vivent derrière des barreaux. Je me souviens du choc ressenti au zoo du Caire où étaient présentés dans des cages minuscules un caniche et un berger allemand, chiens inconnus des petits Egyptiens. Ils nous renvoyaient l'image de leurs frères de détention à Paris, Londres, Stockholm, Johannesburg ou San Diego. Les zoos expriment clairement nos contradictions. Je mange bien de la viande alors que j'aime les bêtes. Mais je mange de tout, parce que je suis une sorte d'animiste athée qui pense que la vie est partout, allant jusqu'à imaginer que les objets inanimés ont une âme ! J'exagère à peine, rien ne se perd, rien ne se crée, les atomes changent simplement de partenaires.
C'est la raison pour laquelle je répète à mon petit-fils de ne pas arracher les feuilles des arbres pour rien. C'est pour lui aussi que nous sommes allées au Parc Zoologique de Paris, dans le bois de Vincennes, qui a été totalement repensé il y a déjà dix ans, avec de plus grands espaces pour les animaux. En semaine il y a peu de monde. Il faut dire que l'entrée est très chère. Les animaux sont détendus, parfois curieux. Ils n'ont pas vraiment le choix. Ceux qui naturellement se contentaient de petits territoires y sont mieux que ceux dont l'espace est devenu dramatiquement exigu. Les soigneurs s'occupent bien d'eux, il y a même des espèces en voie de disparition qui sont sauvées grâce aux zoos. Mais si elles sont sauvées, c'est que l'homme a conquis leur espace vital. De plus en plus nombreux, nous déboisons, nous bitumons, nous édifions. Cela n'empêche qu'Eliott et nous passons une très agréable matinée sous un ciel clément à nous projeter loin par ce trou de serrure qu'on appelle zoo.

jeudi 12 juin 2025

L'électromécanomaniaque Gilbert Peyre à la Halle Saint Pierre


Avez-vous jamais vu un harmonium léviter tandis qu'un marteau cognait une cloche et qu'un cervidé en manteau de fourrure lui tournait autour martelant le sol de ses sabots sonores devant des vitraux composé de cul de bouteilles en plastique ? Une radio explosant de joie devant un match décisif ? Je m'arrête là, la visite commentée, absolument indispensable, dure plus d'une heure et demie. Les automates sont des mises en scène à la fois drôles et critiques. Je ne me suis pas trompé en choississant cette activité qui puisse intéresser mon petit-fils de sept ans. Je repense chaque fois à la phrase d'une dame relevée par Cocteau à la première d'Entr'acte d'Erik Satie : "Si j'avais su que c'était si bête, j'aurais emmener les enfants !". Alors cette fois, ne les en privez pas, pas plus que la part d'enfance que, j'espère, vous avez soigneusement préservée. Les machines de Gilbert Peyre sont à cheval entre Tinguely et Pierrick Sorin. Ça tourne et danse, fume et brûle, frappe et hurle, s'avance et recule... J'ai adoré le génie enfermé dans un bidon d'essence !


Comme nous étions en avance sur la visite guidée du premier étage nous avons admiré L'art brut d'Iran au rez-de-chaussée.
La semaine prochaine j'irai seul (puisqu'Eliott est rentré chez lui) voir l’exceptionnelle collection de Bruno Decharme au Grand Palais, j'en profiterai pour arpenter les expositions Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten, Ernesto Neto Nosso Barco Tambor Terra, Euphoria Art in the Air, Horizontes Peintures brésiliennes, Tapisseries royales Savoir-faire français et tapisseries contemporaines danoises, Transparence La première exposition du Palais des enfants... Le menu est colossal. J'ignore encore celles qui m'enchanteront, mais j'ai une petite idée !

L'électromécanomaniaque Gilbert Peyre, exposition à la Halle Saint Pierre, jusqu'au 31 juillet 2025

mardi 20 mai 2025

Après la bataille


J'arrive après la bataille, car l'exposition Arpenteurs du souvenir, 80 ans après d'Ethel Buisson et Claude Philippot se termine après un an de présence au Mémorial de la Résistance en Vercors. Ces "dialogues photographiques" montrent comment le paysage porte l'Histoire. J'ai toujours pensé que la géographie et l'histoire figuraient les abscisses et les ordonnées du même repère. Dans leur noir et blanc d'éternité ou dans les couleurs de la nature les images suspendues sont aussi magnifiques qu'émouvantes. La carte s'efface lentement sous nos pas, mais les signes restent. Ils représentent les vestiges de notre mémoire. Les martyrs d'hier s'adressent aux jeunes d'aujourd'hui. Je me souviens des dernières paroles de Jean Cayrol à la fin du film de 1955 Nuit et brouillard d'Alain Resnais : "[nous] feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin." Je me rappelle aussi de celles d'un responsable de mission humanitaire qui revenait alors du Rwanda : "il y a des justes, mais ce ne sont pas toujours les mêmes." Voilà qui est terriblement d'actualité, me poussant plus que jamais à défendre les peuples opprimés, occupés, colonisés avec la plus grande violence. Les évocations de l'exposition ont pour moi le goût du jour.


J'arrive après la bataille, parce que les Résistants des maquis du Vercors ont fait le travail à l'époque, se battant contre l'occupant, ne baissant pas les armes devant la vermine fasciste. Ils en ont certes payé un prix très lourd. C'est celui de la liberté. La visite du Mémorial de la Résistance en Vercors est une expérience fantastique. C'est rare qu'une scénographie muséale soit aussi en adéquation avec son sujet. Nous avançons entre reconstitutions fictionnelles et documentaires. La traversée des salles aux murs de béton se fait un casque près des oreilles, mais pas sur les oreilles, car le mixage entre ce que nous y entendons et la musique diffusée par de discrets haut-parleurs donne un effet de perspective à la déambulation, perspective qui joue là encore entre l'histoire et la géographie. Le muséographe Jean-Pierre Laurent, le scénographe Max Schoendorff et le designer sonore Nicolas Deflache me semblent les principaux auteurs de cette visite immersive qui nous permet de voyager dans le passé comme si nous y étions, certes en spectateurs impuissants, mais vibrant en sympathie avec celles et ceux qui l'ont bâti.


Édifié à 1300 mètres d'altitude, le Mémorial offre un panorama imprenable sur la plaine de Vassieux et le massif du Vercors. Son architecture de bunker contraste avec la beauté naturelle du site. Il n'y a que le petit Mémorial des martyrs de la déportation situé au bout de l'île de la Cité à Paris qui m'ait fait cette impression, avec une scénographie qui permet à la fiction d'aujourd'hui d'évoquer au plus près le drame d'hier. Comme Ethel Buisson arpentant le camp de concentration de Birkenau sur les traces de son grand-père ou celles des maquis du Vercors...

mercredi 14 mai 2025

Jean-Hubert Martin réfléchit


Certains pourraient penser que j'ai la collectionnite aiguë. Il est vrai que lorsqu'un artiste ou un sujet me plaisent vraiment, que d'une certaine manière je m'y reconnais, comme lorsqu'on est amoureux et que l'on prononce étonnamment les mêmes mots exactement ensemble, j'ai tendance à acquérir tout ce qui les concerne. J'ai commencé avec Frank Zappa qui est à l'origine de ma passion pour la musique, j'ai continué avec Captain Beefheart, Robert Wyatt, Charles Ives, Edgard Varèse, Roland Kirk, Michael Mantler, Harry Partch, Conlon Nancarrow, Steve Reich, le Kronos Quartet, Scott Walker, Fausto Romitelli, Colette Magny, Brigitte Fontaine, les producteurs Hal Willner ou Jean Rochard, et quelques autres dont je possède l'intégralité de la discographie, d'autant que certains parmi eux ont beaucoup produit ! Il en va de même pour les livres qui leur sont consacrés comme des disques. Du côté de la littérature, Jean Cocteau (pour lui dans tous les champs de la création), C.F. Ramuz, Arthur Schnitzler, Vercors, fut-elle dessinée comme avec Francis Masse ou Marc-Antoine Mathieu, frisent l'intégralité. Ma cinéphilie, elle, n'a carrément pas de limite. Cette manie est probablement liée à une peur du manque si j'en juge par les réserves de nourriture que j'accumule, mes tiroirs à épices ou le nombre de parfums de crèmes glacées. Né sept ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, j'ai appris à laisser mon assiette propre comme un sou neuf, pas question de gâcher. Je pourrais aussi évoquer mes 6000 articles, mes 2000 compositions musicales ou le reste de mes activités artistiques. C'est le vertige jubilatoire, la sympathie, que me procure le sentiment de ne pas être seul à penser comme je le fais qui me pousse à l'exhaustivité lorsqu'un artiste me parle.

Jean-Hubert Martin n'est pas un artiste, mais un curateur qui s'en préoccupe et s'en occupe ardemment. Chamboulé en 1989 par l'exposition Les Magiciens de la Terre au Centre Pompidou et à La Villette, et ayant chroniqué en 2013 Théâtre du Monde à la Maison Rouge dont il était aussi le commissaire et en 2014 son recueil de textes L'Art au large, j'avais eu le courage de lui demander à le rencontrer pour discuter de l'absence de son dans ses manifestations. Il m'avait gentiment reçu et mes pieds ne touchaient plus terre à l'écouter évoquer son travail. Dix-huit mois plus tard, je recevais un coup de téléphone de la Réunion des Musées Nationaux m'expliquant que Monsieur Martin les tannait depuis pour que je compose la musique de Carambolages, sa nouvelle exposition au Grand Palais. Je sonorisai ainsi ses 27 salles (hélas uniquement sous casque audio, mais on peut encore suivre son somptueux catalogue avec l'application dédiée), le bonheur absolu pour un compositeur qui aime les transpositions poétiques et les évocations radiophoniques ou cinématographiques, tout en cherchant la complémentarité et fuyant l'illustration. J'ai continué à suivre le travail de Jean-Hubert Martin, retournant par exemple l'année dernière au Château d'Oiron arpenter Le Grand Bazar.


La lecture récente d'un petit fascicule publié par ArtPress en 2017, dans sa série Les grands entretiens, avec Jean-Hubert Martin m'a donné envie de cet article lorsque j'ai lu ses propos de juin 2011 concernant la globalisation. Je cite pour l'exemple :
"La mondialisation est un phénomène d'intensification et d'accélération des relations humaines. Elle a par conséquent des effets positifs autant que pervers. Dans la mesure où elle se résume à l'exploitation des richesses naturelles et humaines par le capitalisme occidental et ses vassaux, elle est dévastatrice et destructrice : standardisation des produits industriels et uniformisation de l'architecture urbaine par exemple. Mais elle véhicule l'amélioration du bien-être matériel, ainsi que des contre-pouvoirs permettant de résister à cette exploitation. Elle est un peu plus efficace pour lutter contre les dégâts matériels (famine, etc.) que pour préserver des cultures traditionnelles. Là aussi, tout n'est pas noir et blanc, car elle peut accompagner l'évolution de certaines de ces cultures qui savent s'adapter et profiter de la dialectique qu'il leur est offerte. La peinture a été un vecteur important pour les Aborigènes australiens dans leur lutte pour la reconnaissance de leurs droits. Une mondialisation en faveur d'une reconnaissance de la diversité et de l'originalité des cultures et de leur respect mutuel est un objectif majeur d'aujourd'hui. Elle implique que des manquements aux droits de l'homme soient corrigés par une pédagogie qui prend du temps, et non par des règles imposées de l'extérieur."
Plus loin (en 2014 au moment de Carambolages) je lis une réponse qui correspond parfaitement à mes propres critères de sélection lorsqu'il s'agit de ce que j'aime, recherche, crée ou chronique : "l'originalité et l'invention par rapport au contexte culturel, la relation de l'artiste à son milieu environnant, qui peut être d'adhésion ou de critique, l'adéquation de l'artiste et de l'œuvre, son énergie et la radicalité de ses propositions."

Toutes ces lectures m'abreuvent, comme les deux catalogues récemment acquis, faute d'être allé en Suisse il y a trois ans voir les expositions qu'ils réfléchissent. Le double sens de "réfléchir" est aussi adapté à tout ce qui m'intéresse. Picabia pique à Ingres dissèque l'influence du maître de Montauban sur le provocateur dadaïste, lui qui disait aller "chercher dans les musées ce que les conservateurs y ont enterré". Le va-et-vient est passionnant (Musée Ingres Bourdelle). Pour Pas besoin d'un dessin, Jean-Hubert Martin propose une relecture des collections du Musée d'art et d'histoire de la ville de Genève (MAH), réorganisant beaux-arts, arts graphiques, arts appliqués, archéologie, horlogerie, miniatures, numismatique, bijouterie en thématiques narratives sur le principe de la comptine Trois p'tits chats... qui rappelle celui de Carambolages : De la croix au globe, De l'ambiguïté à l'énigme, De l'arnaque à la décapitation... Je dévore tout cela tant les textes sont intelligents et les illustrations éloquentes, autant d'ouvertures pour mon imaginaire en constante formation.

mardi 13 mai 2025

La Collection Pinault, corps et âme(s)


Critique du marché de l'art et des spéculations entretenues par les milliardaires collectionneurs, j'avais résisté à aller voir une exposition de la Collection Pinault. Nullement à l'abri d'une contradiction, j'avais pourtant visité plusieurs fois son homologue Vuitton, mais j'y allais toujours à reculons. Curieux d'admirer l'architecture de l'ancienne Bourse de Commerce de Paris, je suis finalement revenu sur mes réticences et me suis fait violence en jetant mon dévolu sur Corps et âmes. Le résultat est conforme à mes préjugés, qu'ils soient négatifs ou positifs.


En levant la tête vers la fresque marouflée qui entoure la coupole de la Bourse de Commerce, on constate que le colonialisme était bien la base des échanges, esclavagisme à peine dissimulé. Temple du capitalisme, il est logique que l’homme d'affaires François Pinault et sa famille y montrent quelques fleurons d'une collection revendiquée de 10 000 œuvres (Wikipédia d'argumenter entre 4350 et 5000, mais il est certain que ces dernières années leur ont été particulièrement profitables !). Sympa d'en partager quelques uns avec nous plutôt que de garder tout au coffre. Cocasse et parfaitement dans la logique de l'endroit, le choix prépondérant très en vogue d'artistes noirs me laisse pantois. Le politiquement correct y trouve son juste équilibre. Manière très ambiguë de classer les artistes, comme dans Paris Noir actuellement au Centre Pompidou. (Tout de même moins pire que le honteux Black Label à La Villette, avec Joey Starr qui aboie son texte sans y penser et une absence de mise en scène). Cela n'empêche pas que d'une part le lieu réaménagé par l'architecte Tadao Andō est somptueux avec des salles plus propices aux expos que chez Vuitton où seule la terrasse dessinée par Frank Gehry me semble réussie, et que d'autre part on peut y admirer certaines belles œuvres devenues privées grâce à la fortune de ces messieurs et aux avantages financiers dont ils bénéficient à coups d'exonération d'impôts. Petit a-parte pour rappeler que pour faire monter la cotte d'un artiste on peut se racheter les pièces les uns aux autres, car entre milliardaires il faut se serrer les coudes.


Beaucoup de belles œuvres heureusement. Pas question de bouder mon plaisir pour autant avec Kerry James Marshall, Kara Walker (belle expo en 2007 au Musée d'Art Moderne), Ana Mandieta, William Kentridge, Marlene Dumas, sans parler de Niki de Saint-Phalle (en 2014 au Grand Palais), Georg Baselitz (superbe rétrospective en 2019 à la Gallerie dell’Accademia à Venise), Rodin, Brancusi, etc. Pourtant aucun tableau, aucune photographie, aucune sculpture ne me remue comme il arrive parfois. Peut-être sent-on trop les intentions politiques de dédouanement moral dans leur choix ? Il faudra que j'y retourne pour une autre exposition qui ne revendique pas cyniquement "corps et âmes", car pour les corps ils s'y entendent, mais quant aux âmes comment les affranchir ?

→ Exposition Corps et âmes, Collection Pinault à la Bourse de Commerce, jusqu'au 25 août 2025
Illustrations : Georg Baselitz Avignon Series 2014 / Kerry James Marshall Beauty Examined 1993

lundi 5 mai 2025

Rien de trop beau pour les dieux


Agnostique, il m'aura fallu tout ce temps pour que j'accepte la notion de sacré que tant d'amis ont tenté en vain de me faire admettre. Il aura suffi que je lise le texte de Jean-Hubert Martin dans le catalogue de l'exposition Rien de trop beau pour les dieux pour m'ouvrir les yeux sur ce qui me chiffonnait et que je sentais pourtant évident. Il faut dire que mon père avait fait fort en me répétant la phrase qu'il tenait de Georges Arnaud, écrivain qu'il avait découvert lorsqu'il était agent littéraire : " Si Dieu existait, ce serait un tel salaud qu'il ferait mieux de ne pas s'en vanter !". Je n'avais que cinq ans et cela m'évita toute crise mystique. J-H M rappelle que "à l'exception de quelques artistes qui se sont préoccupés de Dieu, comme Boltanski, Beuys (tentant de ranimer un lièvre) et Nitsch (aspergeant ses comparses de sang), la très grande majorité d'entre eux est totalement étrangère aux questions que soulèvent les religions... Hegel alla jusqu'à défendre l'idée que tout art véritable est sacré... Force est de constater que même notre société matérialiste se détournant du christianisme ne peut se passer d'une forme de transcendance et de spiritualité. On peut postuler que la science et le rationalisme viendront à bout de tous les phénomènes inexpliqués, ils en sont encore loin...". J'admets que la notion d'infini et la question sans réponse ont toujours satisfait mon extrême curiosité. "Il est pourtant un domaine où l'esprit rejoint la matière, c'est celui de l'art. Comment expliquer les prix extravagants qu'atteignent actuellement certaines œuvres, sinon qu'elles sont le réceptacle de qualités transcendantales que nous leur attribuons... Le culte du beau autrefois pratiqué par de nombreux souverains n'est pas uniquement une démonstration de pouvoir, comme on l'entend sans cesse ressasser aujourd'hui, mais aussi une structure intellectuelle et spirituelle qui confère un ordre et un apaisement de l'esprit s'opposant au chaos du monde. Le musée et le lieu où le public vient pratiquer le culte des ancêtres et pour une certaine strate sociale découvrir les œuvres des artistes actuels permettant à la sensibilité d'y trouver le plaisir d'une plénitude et un miroir à l'imaginaire. De ce fait, on parle souvent de sacré concernant les œuvres de musées. Il est vrai que le musée du XIXe siècle singe les temples antiques avec fronton et colonnes, mais il s'agit là une fois encore d'un sacré laïc d'inspiration républicaine. Or, ce dont il est question dans cette exposition, n'est pas de l'ordre de cette spiritualité athée qui baigne l'art, mais bien au contraire de rituels, issus de religions et de croyances diverses qui s'infiltrent de plus en plus dans le monde de l'art contemporain." J'avais peut-être oublié tout cela, bien que je l'évoquais dans mon article du 4 septembre 2014 sur son livre L'art au large. J'ai parfois la tête dure.


Je cite vite fait Jean-Hubert Martin dont je loue le travail depuis 1989 où l'exposition Les magiciens de la Terre révolutionna l'espace muséal. J'eus ensuite l'immense chance de sonoriser les vingt-six salles de son expo Carambolages au Grand Palais. L'historien et curateur, qui mit en avant la notion de plaisir plutôt que la sempiternelle leçon sur fond chronologique, place toutes les œuvres sur le même pied, qu'elles que soient leurs origines géographiques ou historiques, signées ou pas, art brut ou contemporain, etc. Donc, en 2016, j'achetai tout ce que je trouvais sur l'un de mes héros, souvent décrié pour iconoclastie (un comble !), catalogues que la RMN ne réimprime jamais lorsqu'ils sont épuisés et qui atteignent parfois des prix astronomiques. Venu écouter l'un de mes Apéro Labo et apercevant dans ma bibliothèque Le théâtre du Monde, Le Château d'Oiron et son cabinet de curiosités, Grand Bazar, La mort n'en saura rien, Une image peut en cacher une autre, Dali, Ilya & Emilia Kabakov, Altäre (Autels), Africa Remix, etc., Jean-Hubert me dit qu'il pourrait se croire "chez lui" ! Alors, ne pouvant me rendre à Crans en Suisse à la Fondation Opale, qui lui avait laissé carte blanche, où venait de se terminer Rien de trop beau pour les dieux (Autels et création contemporaine), j'achetai son catalogue que je dévorai aussitôt.


Soixante œuvres étaient présentées en trois étapes : "autels issus de cultures du monde entier, au carrefour de l’architecture sacrée et de l’objet mobilier à activer lors de cérémonies / artistes souvent marginalisé·e·s, né·e·s dans la première moitié du XXème siècle qui se réfèrent directement à leur croyance et revendiquent cette double appartenance à la religion et à l’art moderne voire à l’avant-garde / nouvelle génération d’artistes décomplexée par rapport à la colonisation, qui milite en faveur de la reconnaissance de leur culture, en particulier celles autochtones, et la mise en valeur des aspects religieux, qu’ils soient dogmatiques, chamaniques ou animistes. L'exposition propose une réflexion sur le lien entre l’art, la spiritualité et la culture. En élargissant le champ de ce que nous considérons comme « art », les visiteur·euse·s sont invité·e·s à se confronter à la manière dont les institutions occidentales ont historiquement défini et limité cette notion... L’exposition cherche à lever le voile sur les expressions visuelles des cultures autochtones, souvent ignorées dans le contexte de l’art contemporain, et à révéler leur pertinence actuelle." Le catalogue est découpé par continent. Que dire de mieux, il faut le voir, le texte de présentation est remarquable, les images font rêver, ouvertures vers autant de possibles que d'impossibles. Le rêve, sans aucun doute.

Illustrations : catalogue Fondation Opale 35€ / Affiche de Carambolages, anonyme flamand (1520-1530) / Hervé Youmbi et son masque Scream © Muriel Maalouf

lundi 28 avril 2025

Aux MIAM et Mo.Co


Faire le détour par Sète vaut toujours le jus. Cette fois un jus d'orange puisque le MIAM, le Musée International des Arts Modestes, expose des centaines de papiers d'agrumes et d'objets qui y ont trait dans le cadre de Superbemarché. Des origines naturelles et mythologiques au commerce intergalactique on peut admirer l'imagination des graphistes vitaminés. Me revient alors une anecdote familiale qui m'inspira la chanson Toï et Moï enregistrée avec Bernard Vitet et Michèle Buirette pour le disque Carton paru en 1997. Mon père en frimeur patenté, pérorant devant ses futurs beaux-parents et voyant arriver le dessert, nous sommes en 1951, avait voulu étaler sa culture gastronomique et ses dons pour les langues étrangères. Voyant arriver sur la table des oranges Toi et Moi, marque qui existe toujours, s'était exclamé "Miam, des oranges Toï ète Moï !". On peut l'entendre sur Bandcamp.


C'est aussi toujours un régal de revoir les vitrines de Bernard Belluc, autant de petites madeleines qu'il y a d'objets, récoltés aux puces ou dans les arrières boutiques. Belluc est avec Hervé di Rosa à l'origine du musée aménagé par l'architecte-scénographe Patrick Bouchain. Le reste des collections est toujours fascinant, retour vers l'enfance et l'enfance de l'art.


Arrivés à Montpellier, nous jetons cette fois notre dévolu sur l'exposition Éprouver l'inconnu au Mo.Co, le musée d'art contemporain. Le choix d'œuvres à la thématique "art & science" est très inégal, évidemment surtout sur les plus contemporaines, allant tout de même de Bernard Palissy, Victorien Sardou, Jean Painlevé, Ernst Haeckel à Emma Kunz, Nam June Paik, Tetsumi Kudo, Kiki Smith, Anna Zemánková, H.R.Giger, Guadalupe Maravilla, Morgan Courtois... L'une d'elles nous a fait beaucoup rire. L'artiste chercheur.se americano-chinois.e Mary Maggic expose une vidéo hilarante sur un atelier d'extraction d'œstrogène à partir d'urine, pour accroître l'accès des femmes transgenre à une autonomie corporelle radicale, en se jouant des clichés des émissions de télé-réalité gastronomiques. Et puis nous avons regagné la garrigue pour nous reposer un peu avant le retour.

Superbemarché, exposition au MIAM à Sète, jusqu'au 8 mars 2026
Éprouver l'inconnu, exposition au Mo.Co à Montpellier, jusqu'au 18 mai 2025