70 Cinéma & DVD - juin 2026 - Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

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jeudi 18 juin 2026

La route des Indes


Est-ce ma lecture récente des polars d'Abir Mukherjee qui fait remonter à la surface cet article du 2 décembre 2013 ? J'aime quand cette littérature aborde des aspects culturels loin des miens comme, par exemple, les romans de Ian Manook qui se passent en Mongolie. Ou bien mon goût pour le cinéma indien, y compris Bollywood et Tollywood ?

Les éditions Carlotta avaient publié en DVD/BluRay de nombreux films de David Lean dont son dernier, La route des Indes (A Passage to India), tourné en 1984. Cinéaste fondamentalement sensible au statut des femmes confrontées à une société qui fait peser sur elles tant de conventions sociales machistes il met en scène une fois de plus le désir refoulé qui engendre la culpabilité. Le racisme ambiant accentue la fragilité de Judy Davis et Victor Banerjee qui doivent se battre contre tout ce qui leur a été inculqué. L'homosexualité n'est d'autre part jamais abordée de front, mais on la sent étonnamment poindre dans nombreuses de ses réalisations. L'intrigue de La route des Indes a pour cadre une Inde qui se réveille du joug de la colonisation britannique comme il l'avait montré avec le monde arabe dans Lawrence d'Arabie. On retrouve aussi la finesse psychologique de ses premiers films. Le grand écart qu'affectionne David Lean entre mysticisme et trivialité est souligné par des traits d'humour presque iconoclastes portés par le comédien Alec Guiness qui ressemble ici à Peter Sellers dans The Party ! Mais c'est surtout le montage, pris en charge par Lean lui-même, qui épate avec ses ruptures de ton et de rythme, et une utilisation suggestive de la bande-son, deux qualités dont se privent trop de cinéastes aujourd'hui.

vendredi 12 juin 2026

Coffret DVD/Blu-Ray d'Alain Robbe-Grillet


Il y a deux bonnes raisons d'acquérir le coffret d'Alain Robbe-Grillet (aujourd'hui probablement d'occasion ou dans une autre édition, cet article datant du 27 novembre 2013). La première vaut pour la qualité des trois premiers films, la seconde pour l'inventivité sonore exemplaire de Michel Fano sur les six premiers. En bonus les savoureuses présentations de Catherine Robbe-Grillet, de son nom de plume Jean(ne) de Berg, célèbre maîtresse du BDSM, et les entretiens avec celui qui fut surnommé "le pape du Nouveau Roman".
Michel Fano, qui incita Robbe-Grillet à passer de la littérature au cinéma, ne trouvera jamais meilleure collaboration pour mettre en pratique son concept de partition sonore. L'organisation des sons (bruitages, musiques, voix) y est musique et fait sens, participant de manière active au scénario, ponctuant et soutenant l'action de manière complémentaire. Il sait jouer des références culturelles ou construire des évocations que chaque spectateur interprète à sa façon. Les sonorités se transforment en une alchimie syntaxique où les filtres et résonances malaxent la matière pour créer un véritable langage accordé avec les fantaisies du réalisateur.
Leurs trois premiers films sont des merveilles : L'immortelle (1963) tourné dans une Istambul aujourd'hui perdue, le chef d'œuvre Trans-Europ-Express (1966), sorte de polar gigogne où l'on sent déjà poindre l'humour et le style bande dessinée à l'époque où Robbe-Grillet écrit L'année dernière à Marienbad pour Alain Resnais, et L'homme qui ment (1968) avec Jean-Louis Trintignant comme le précédent. Malgré ses recherches inventives sur l'écriture cinématographique où règnent le mystère et le rêve, Robbe-Grillet se complaît ensuite dans un érotisme de bazar où le sadomasochisme ne peut que mettre en scène un théâtre régressif en réponse au jeu du pouvoir. Ses faux-semblants ont quelque chose de potache dans cette sublimation de la sexualité. Décors, accessoires et costumes apparaissent désormais pour ce qu'ils sont, des artifices. On pourrait s'en délecter si le rythme n'en devenait monotone à force de vouloir nous faire croire au sérieux de l'entreprise. L’Éden et après (et sa version télé N. a pris les dés..., 1971), Glissements progressifs du plaisir (1974), Le jeu avec le feu (1975), La belle captive (1983), C'est Gradiva qui vous appelle (2006) ne sont que des contes de mille et une nuits dont les acteurs perpétuent des jeux d'enfants terribles où la transgression est plus amusante que provocante. Il n'empêche que nous avons affaire à un véritable auteur qui offre une vision très personnelle de ce qu'il était coutume d'appeler le cinématographe.

vendredi 5 juin 2026

L'amie silencieuse


Le titre français du dernier film d'Ildikó Enyedi est bizarrement en anglais. La bizarrerie vient du fait que le titre original allemand Stille Freundin est au féminin, ce que ne rend pas l'anglais Silent Friend. C'est pourtant une nuance importante pour un arbre sexué, ou plus exactement dioïque, comme le gingko biloba, principal "personnage" de cette fabuleuse histoire qui se passe à trois époques, avec en témoin cet arbre majestueux, apparu il y a plus de 270 millions d'années. Ce fossile vivant, dit panchronique, possède des feuilles en forme d'éventail. Certains gingkos vivent jusqu'à 3000 ans. J'ignore quel âge à celui du jardin botanique de l'université de Marbourg où eut lieu le tournage, mais il est nettement plus imposant que celui de mon jardin, planté il y a seulement 13 ans pour mon soixantième anniversaire ! J'espère que c'est un mâle, car celui d'Alice s'est révélé une femelle dont la particularité est de produire des ovules dont l'odeur de beurre rance ou de vomissure à l'automne est particulièrement désagréable !
Que le gingko du film soit une femelle n'est pas anodin, parce qu'il ou elle interfère avec les expériences des trois protagonistes successifs, que ce soit l'étudiante de 1908 victime du machisme ambiant, de l'étudiant timide des années 1970 ou du professeur chinois isolé dans l'université à cause du confinement de 2020. Si chacun/e l'étudie, par la photographie, l'électricité ou les ondes cérébrales, ils entretiennent tous les trois un rapport poétique au même arbre. Quasi animiste, je vibre en sympathie avec cette approche qui considère les plantes comme des êtres vivants, ce qui m'a toujours laissé penser que les végétariens avaient peu d'imagination. Cela m'arrange aussi, j'avoue. Comme il m'est arrivé d'entretenir des rapports sensuels avec certains arbres, je suis passionné par toutes les expériences révélant leurs pouvoirs de communication.
Le film de la cinéaste hongroise est un de ses plus beaux, avec Mon XXe siècle (Az én XX. századom, 1989) et Corps et Âme (Testről és lélekrő, 2017). Je m'en suis fait un festival depuis que Pierre Oscar me les a suggérés. Tous abordent la communication mystérieuse entre les êtres, que ce soit dans les rêves, à distance ou entre espèces. Nous faisons semblant de tout maîtriser, au risque de tout annihiler, mais nous ne savons pas grand chose de la vie sur Terre, notre arrogance nous poussant à détruire au lieu de nous inspirer de la nature ou des anciens. Loin de tout mysticisme, j'avance en poète ou en scientifique, privilégiant les équations à plusieurs inconnues, des notions comme ±∞, les questions plutôt que les réponses, les visées circonlocutoires plutôt que l'héliocentrisme !