70 Jean-Jacques Birgé

Jean-Jacques Birgé

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

samedi 20 juin 2026

Dernier billet avant la migration


IMPORTANT - NOUVEAU SITE
https://www.drame.org
Le site a été entièrement recomposé, son adresse reste la même.

Quant au BLOG il est maintenant sur https://blog.drame.org/

On peut néanmoins retrouver les archives du site de 1997 ici et celui qui avait cours jusqu'à hier .

vendredi 19 juin 2026

Plus je dépense, plus je gagne


J'ai repensé à cet article du 5 décembre 2013 en acquérant un grand parasol pour abriter le Quatuor Landolfi qui jouera dimanche dans le jardin avec Nicolas Chedmail au cor. Le lendemain je me voyais obligé d'acheter des dalles pour lui éviter de basculer. Et le surlendemain j'allais faire provision de glaces et sorbets pour le goûter. Je me demande bien ce que l'avenir me réserve, parce toute ma vie j'ai joué avec le feu en espérant un coup de fil de Monsieur De Mesmaeker...

Depuis 1975 je suis scrupuleusement le conseil glané dans l'autobiographie de Jean Marais qui y prétend "plus je dépense plus je gagne". Il ne s'agit pas de jeter l'argent par les fenêtres, mais de gérer habilement les flux migratoires. Pour commencer, l'argent n'est pas fait pour être thésaurisé mais pour circuler. L'exercice tient évidemment de la marche sur le fil et ne prend chez moi son sens qu'en période de trouble. Il s'agit de créer un vide soudain sur son compte bancaire pour qu'un appel d'air produise miraculeusement une rentrée inespérée. Comme il faut pouvoir gérer le danger, cela ne peut pas fonctionner si l'on est aux abois, déjà dans le rouge. Voilà quarante ans que ce système marche pour moi, même s'il fut des temps où l'exercice était des plus périlleux. Il exige que ses pratiquants soient de bons gestionnaires, capables d'envisager les enjeux. Je me souviens avoir fait frémir ma compagne en allant acheter une télé lors de l'une des ces périodes angoissantes. Le lendemain, aucun résultat ne se faisant sentir, je retournai acquérir un lecteur VHS. Bingo ! Un gros contrat tomba aussi sec, validant ce sport dangereux.
Il me semble que c'est avant tout une question d'action, de mouvement volontaire, d'agitation nécessaire. Je pourrais comparer cela à la recherche de travail. Fut un temps où j'envoyais régulièrement mille sollicitations par la poste. Internet n'existait pas. Heureusement que les temps ont changé ! Il fallait faire imprimer une carte remarquable avec si possible une image en couleurs, la glisser mille fois dans une enveloppe, rédiger chaque adresse à la main, coller mille timbres et lécher également le rabas de l'enveloppe, plus le coup de tampon, et direction la poste... Résultat des courses : aucune réponse. Mais quelques jours plus tard je recevais un coup de fil me proposant une grosse affaire. Or la proposition émanait d'un quidam à qui je n'avais rien envoyé. Le constat impliquait que si je n'envoyais pas mille sollicitations la 1001ème ne se manifestait pas. Je n'ai jamais pu expliquer rationnellement cette synergie, mais la magie n'opère jamais que si l'on aide la chance à vous sourire. Ainsi, dans les périodes d'inquiétude budgétaire, j'applique le conseil de Jean Marais, certes avec la plus grande circonspection, mais confiant dans l'existence des miracles. Car fut aussi un temps où je n'avais pas de quoi m'offrir un croissant lorsque j'en avais envie...

jeudi 18 juin 2026

La route des Indes


Est-ce ma lecture récente des polars d'Abir Mukherjee qui fait remonter à la surface cet article du 2 décembre 2013 ? J'aime quand cette littérature aborde des aspects culturels loin des miens comme, par exemple, les romans de Ian Manook qui se passent en Mongolie. Ou bien mon goût pour le cinéma indien, y compris Bollywood et Tollywood ?

Les éditions Carlotta avaient publié en DVD/BluRay de nombreux films de David Lean dont son dernier, La route des Indes (A Passage to India), tourné en 1984. Cinéaste fondamentalement sensible au statut des femmes confrontées à une société qui fait peser sur elles tant de conventions sociales machistes il met en scène une fois de plus le désir refoulé qui engendre la culpabilité. Le racisme ambiant accentue la fragilité de Judy Davis et Victor Banerjee qui doivent se battre contre tout ce qui leur a été inculqué. L'homosexualité n'est d'autre part jamais abordée de front, mais on la sent étonnamment poindre dans nombreuses de ses réalisations. L'intrigue de La route des Indes a pour cadre une Inde qui se réveille du joug de la colonisation britannique comme il l'avait montré avec le monde arabe dans Lawrence d'Arabie. On retrouve aussi la finesse psychologique de ses premiers films. Le grand écart qu'affectionne David Lean entre mysticisme et trivialité est souligné par des traits d'humour presque iconoclastes portés par le comédien Alec Guiness qui ressemble ici à Peter Sellers dans The Party ! Mais c'est surtout le montage, pris en charge par Lean lui-même, qui épate avec ses ruptures de ton et de rythme, et une utilisation suggestive de la bande-son, deux qualités dont se privent trop de cinéastes aujourd'hui.

mercredi 17 juin 2026

À la fin de l'envoi je touche


Article toujours d'actualité (il date du 7 novembre 2013) comme tous ceux que je reproduis des années plus tard. J'ai conservé certain/e/s lecteurs/trices, mais j'en ai gagné tant de nouveaux/velles en 21 ans de bons et loyaux services.

Que l'on m'envoie un disque, un film ou un livre on préférerait toujours ne susciter que des réactions dithyrambiques voire inconditionnelles. Et moi donc ? Comme Diaghilev s'adressant au jeune Cocteau un soir Place de la Concorde je rêve d'être étonné. Et à mon tour d'espérer étonner lorsque mes œuvres sont sur la sellette. On sait bien que le contenu d'une chronique est moins capital que signifier l'existence de l'œuvre critiquée. Il n'existe rien de pire que l'indifférence. Combien de destinataires, certes débordés, font la sourde oreille et ne prennent pas la peine de répondre aux nombreuses sollicitations qui les assaillent quotidiennement ? On les comprend et l'on enrage.
Dans une chronique les sous-entendus sont parfois plus importants que les superlatifs, encore faut-il savoir les lire ! La critique parle toujours d'abord de celui ou celle qui l'a écrite avant la description de l'objet. Les journalistes qui l'ignorent se leurrent et nous endorment.
Les artistes et autres faiseurs devraient anticiper les réactions de ceux à qui ils s'adressent en connaissance de la production des sollicités... Combien de jeunes artistes ou producteurs envoient leurs disques ou appellent sans s'être préoccupé de savoir qui sont leurs interlocuteurs et ce qu'ils produisent ! Ils perdent à la fois leur temps et leur argent, s'exposant à la déconvenue voire à la dépression. Mieux vaut ne s'adresser qu'à quatre ou cinq personnes dont on aime le travail et le leur exprimer tout en suggérant que ce que l'on fabrique vibre en sympathie avec eux. Apprenons à être aimé par ceux et celles que nous aimons et à aimer celles et ceux qui nous aiment au lieu de nous battre contre des moulins à vent ! Jean Renoir prétendait que l'on ne convainc jamais personne qui ne veuille être convaincu...

mardi 16 juin 2026

Besoin de calme ?


Certaines époques troublées poussent les artistes à s'y engouffrer ou à s'en extraire. D'un côté la noise réfléchit la violence d'un monde qui a perdu ses repères, de l'autre la musique de drone ou bien simplement délicate offre des moments de douceur et de tendresse salvateurs. De nombreux projets actuels suivent cette tendance où la légèreté n'a rien de superficiel.


Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le groupe Shadowlands met en musique des poétesses comme Emily Dickinson, Christina Rosetti, Elaine Gaston, Sasha Akhtar ou si les musiciens vont chercher Ravel à la rescousse avec le poème Sainte de Mallarmé. Que ce soit là ou sur deux mélodies celtiques, la chanteuse irlandaise Lauren Kinsella flotte au dessus d'un tartan tissé, chaîne et trame, par le clavier de l'Anglais Kit Downes et le saxophone ténor du Français Robin Fincker qui est à l'origine du trio. Je sais bien que l'Écosse n'a rien à voir avec les uns ou les autres, mais en cette période de canicule j'imagine qu'il doit être agréable de porter le kilt, la jupe ou la djellaba. Oscillant entre tradition et modernité, l'album Two Minds tend à effacer les distances. Il n'y a plus ni passé, ni présent, ni avenir, mais juste l'éternité.

→ Shadowlands, Two Minds, CD BMC, dist. Socadisc, 15€

lundi 15 juin 2026

La Saga des Millar


[...] La cassette était posée sur la plus haute étagère des archives. [Si elle date de 1987, j'ai rédigé cet article le 5 novembre 2013.] Sur la jaquette est écrit ECONOMIA en lettres capitales. Vérification faite, il s'agit bien des éléments de la musique que j'avais composée pour La Saga des Millar, un gigantesque spectacle audiovisuel immersif réalisé par Michel Séméniako pour La Cité des Sciences et de l'Industrie. La production avait duré trois ans et avait fini par ruiner Robert Boner (qui avait produit Sauve qui peut la vie avec Godard), miné par les délais de paiement considérables qui en mirent d'ailleurs plus d'un sur la paille. En fait, à son lancement, La Cité des Sciences prit tant de temps à payer tous les gagnants des appels d'offres que tous, ou presque, déposèrent le bilan, les agios bancaires avalant leurs bénéfices et au delà, car il leur fallait bien régler les salaires et, surtout, les fatales charges sociales. L'histoire est très immorale, les meilleurs y laissant leur peau puisqu'ils avaient remporté les concours. Le sujet de notre spectacle étant l'économie on appréciera ce mauvais tour à sa juste valeur. En 1778, John Millar, bien avant Marx, soutient que les rapports sociaux (y compris les relations entre les sexes !) sont fixés par les systèmes économiques ! Depuis nos mésaventures le service comptable de La Cité a fait de considérables progrès ; je me souviens que c'est la seule fois de ma vie où je fus contraint d'aller aux Prud'hommes avec le reste de l'équipe pour être (partiellement) payé.
Je ne me rappelle pourtant que les bons souvenirs. Le plaisir que j'eus de travailler pendant de longues années avec Michel et sa compagne, Marie-Jésus Diaz, avant que l'une et l'autre retournent à la photographie, furent sans mélange. Aussi je découvre avec joie la musique dont il ne me reste que cette copie sur cassette. Je n'ai évidemment pas le mixage définitif qui se jouait en multiphonie avec les dialogues et les bruitages, sous les écrans qui entouraient également le public. Le spectacle de 55 minutes était diffusé toutes les heures.

Comme les éléments sonores sont séparés j'ai réalisé hier un petit montage, remix d'aujourd'hui d'une musique enregistrée il y a [39] ans. J'y joue du synthétiseur, de l'échantillonneur, de la percussion, de la flûte et je chante ou utilise un vocodeur ! [...] J'avais totalement oublié ce que j'avais composé. [...]

N.B.: vous pouvez écouter cette pièce inédite de 19 minutes, La Saga des Millar, sur l'album Musique appliquée du site drame.org, c'est le 34ème index. Que cela ne vous empêche pas de glaner parmi les [203] d'heures en écoute et téléchargement gratuits répartis en [106] albums inédits ou même en aléatoire sur la Page d'accueil.

vendredi 12 juin 2026

Coffret DVD/Blu-Ray d'Alain Robbe-Grillet


Il y a deux bonnes raisons d'acquérir le coffret d'Alain Robbe-Grillet (aujourd'hui probablement d'occasion ou dans une autre édition, cet article datant du 27 novembre 2013). La première vaut pour la qualité des trois premiers films, la seconde pour l'inventivité sonore exemplaire de Michel Fano sur les six premiers. En bonus les savoureuses présentations de Catherine Robbe-Grillet, de son nom de plume Jean(ne) de Berg, célèbre maîtresse du BDSM, et les entretiens avec celui qui fut surnommé "le pape du Nouveau Roman".
Michel Fano, qui incita Robbe-Grillet à passer de la littérature au cinéma, ne trouvera jamais meilleure collaboration pour mettre en pratique son concept de partition sonore. L'organisation des sons (bruitages, musiques, voix) y est musique et fait sens, participant de manière active au scénario, ponctuant et soutenant l'action de manière complémentaire. Il sait jouer des références culturelles ou construire des évocations que chaque spectateur interprète à sa façon. Les sonorités se transforment en une alchimie syntaxique où les filtres et résonances malaxent la matière pour créer un véritable langage accordé avec les fantaisies du réalisateur.
Leurs trois premiers films sont des merveilles : L'immortelle (1963) tourné dans une Istambul aujourd'hui perdue, le chef d'œuvre Trans-Europ-Express (1966), sorte de polar gigogne où l'on sent déjà poindre l'humour et le style bande dessinée à l'époque où Robbe-Grillet écrit L'année dernière à Marienbad pour Alain Resnais, et L'homme qui ment (1968) avec Jean-Louis Trintignant comme le précédent. Malgré ses recherches inventives sur l'écriture cinématographique où règnent le mystère et le rêve, Robbe-Grillet se complaît ensuite dans un érotisme de bazar où le sadomasochisme ne peut que mettre en scène un théâtre régressif en réponse au jeu du pouvoir. Ses faux-semblants ont quelque chose de potache dans cette sublimation de la sexualité. Décors, accessoires et costumes apparaissent désormais pour ce qu'ils sont, des artifices. On pourrait s'en délecter si le rythme n'en devenait monotone à force de vouloir nous faire croire au sérieux de l'entreprise. L’Éden et après (et sa version télé N. a pris les dés..., 1971), Glissements progressifs du plaisir (1974), Le jeu avec le feu (1975), La belle captive (1983), C'est Gradiva qui vous appelle (2006) ne sont que des contes de mille et une nuits dont les acteurs perpétuent des jeux d'enfants terribles où la transgression est plus amusante que provocante. Il n'empêche que nous avons affaire à un véritable auteur qui offre une vision très personnelle de ce qu'il était coutume d'appeler le cinématographe.

jeudi 11 juin 2026

Épisode #4 de mon entretien sur Planeta


Bruno de Chènerilles a découpé en 4 notre entretien qui inaugure sa nouvelle série du podcast de Planeta - la Revue Sonore des Musiques Nouvelles. Dans ce dernier épisode j'évoque essentiellement la transmission des connaissances au travers de ma propre expérience. Comme dans les précédents j'emploie un ton dont je n'ai pas l'habitude avec les journalistes, tout simplement parce que j'échange avec un autre musicien, à brûle-pourpoint, en copains. La photo date de 2011. J'aurais pu aussi bien illustrer ce post avec une image de mes débuts, lorsque j'étais chevelu et même pas encore barbu, ou une autre d'aujourd'hui. J'ai pioché au hasard et celle-ci est apparue, très Swinging London ! Bruno a choisi de n'insérer aucune musique contrairement au portrait que Françoise Degeorges avait réalisé pour France Musique. Sur le site drame.org sont rassemblées trente-deux heures d'émissions de radio archivées depuis 1977, des débuts d'Un Drame Musical Instantané jusqu'à aujourd'hui. Cet entretien date du 13 mai dernier.

mercredi 10 juin 2026

Comment lire S.


J'ai toujours adoré les livres-objets comme les disques dont le support est perverti, d'où cet article du 21 novembre 2013...

Fort d'être un livre, S. est d'abord un objet étonnant dont la version sur tablette ôterait le plaisir de le feuilleter comme on tient un trésor entre ses doigts. L'étui recèle le roman Ship of Theseus du mystérieux auteur V.M.Straka. Dans ses marges les annotations des lecteurs qui l'ont emprunté à la Bibliothèque Laguna se sont muées en une conversation qui ajoute un nouveau récit à l'énigme du roman. Des articles de journaux, cartes postales, nappe de restaurant griffonnée, lettres, photographies sont glissés entre les pages. À la dernière se trouve un casseur de code.


Imaginé par le scénariste/réalisateur J. J. Abrams (Armageddon, Mission Impossible 3, Star Trek, Super 8, Star Wars épisode VII, créateur des séries télévisées Alias, Lost et Fringe), mais entièrement écrit par le romancier américain Doug Dorst (Alive in Necropolis, The Surf Guru), S. est un objet ludique, roman à clés dont on ne serait pas surpris qu'il s'agisse du premier mouvement d'une œuvre multimédia avec justement un film à la clé.


[...] Je me suis demandé comment lire S. tant la conversation des jeunes lecteurs dans les marges du roman sont prenantes. Ça tricote sévèrement. Il semble que le meilleur moyen consiste à lire Ship of Theseus sans s'en préoccuper, puis de le reprendre depuis le début pour une nouvelle aventure avec les jeunes protagonistes qui l'ont découvert avant vous. Peut-être faut-il marquer délicatement au crayon les indices insérés avant de les mettre à part, pour ne pas risquer de les faire tomber pendant la lecture et perdre les endroits où ils ont été glissés ? S. rappelle évidemment dans sa conception la correspondance de Sabine et Griffon par Nick Bantock que Peter Gabriel avait plus tard adaptée en CD-Rom. Une chose est certaine, si vous pénétrez son mystère, l'ouvrage d'Abrams et Dorst vous occupera un bon moment !

mardi 9 juin 2026

Épisode #3 de mon entretien sur Planeta


Troisième épisode de mon entretien avec Bruno de Chènerilles pour Planeta - la Revue Sonore des Musiques Nouvelles. J'ai préféré mettre une autre photo que la capture-écran épouvantable du podcast ! Le ton est badin. Je me suis laissé prendre parce que je parlais à un autre musicien, plutôt qu'à un journaliste par exemple. Les quatre épisodes épousent plus ou moins la chronologie.

Overprinting paru chez GRRR

...
Overprinting devait être composé de deux "faces", chaque groupe de musiciens enregistrant le playback de l'autre, à Paris Un Drame Musical Instantané, à Tel Aviv un orchestre réuni par Vyacheslav Ganelin. Ce projet fut initié en 2004 par Meidad Zaharia, le producteur de MIO Records qui avait réédité Défense de de Birgé Gorgé Shiroc en CD+DVD la même année. MIO a cessé ses activités, Wah-Wah avait réédité Défense de en vinyle et j'avais retrouvé cette fois les maquettes de cet album inédit dans mes archives informatiques. Cet article date du 31 octobre 2013.
En fait nous étions en désaccord avec l'approche de Ganelin. Le Drame avait envoyé 4 pièces pour que les musiciens israéliens enregistrent par dessus, mais leur re-recording ne correspondait pas au projet sur lequel nous nous étions entendus. Idem avec leur contribution qui aurait dû s'appeler Pépé le Moko ?. Ce sont probablement les derniers enregistrements, toujours aussi superbes, de Bernard Vitet à la trompette, miné par des problèmes dentaires. À la réécoute je regrette que nous n'ayons pu mener à bien cette collaboration, mais la distance et les intermédiaires nous ont probablement été fatals. L'expérience a le mérite de poser des questions intéressantes.
Bernard (trompette, bugle, trompette à anche) et moi-même (synthétiseurs, harmoniseur) avions invité Didier Petit pour le côté français, et pas seulement parce que le violoncelliste portait un "béret français" comme Brunius dans le film des frères Prévert, L'affaire est dans le sac ! On l'entend dans Short Cut et Dans le sac ? où il double son instrument avec sa voix. Du côté israélien nous n'avons jamais réussi à savoir exactement qui étaient les musiciens dans le mix réalisé par Zaharia, à part le pianiste Vyacheslav Ganelin et Gershon Wayserfirer au oud. Zaharia tient-il les percussions et Ganelin double-t-il au trombone ? Treize ans plus tard, on n'en sait pas plus.
Overprinting fait partie des 106 albums inédits offerts en écoute et téléchargement gratuits sur drame.org en plus des dizaines de vinyles et CD parus chez GRRR.

lundi 8 juin 2026

Christophe Monniot & Didier Ithursarry


J'ai découvert l'accordéon au début des années 80 grâce à Michèle Buirette, en commençant par le free jazz ! Comme souvent dans ma démarche à rebrousse-poil j'ai remonté le temps jusqu'au musette et aux musiques du monde pour revenir à demain. Il ne suffit pas d'être un bon instrumentiste pour me plaire, il faut avoir un monde. Je dis avoir, mais le verbe être est probablement plus approprié. C'est pour cette raison que la musique des compositeurs, qui inclut celle des arrangeurs avec un point de vue personnel, fait partie de mon paysage. Là aussi j'écris paysage quand je devrais dire pays. Entendre que l'architecture tient une place prépondérante dans mon approche.
Avec le duo de l'accordéoniste Didier Ithursarry et du saxophoniste Christophe Monniot (à l'alto et au sopranino), me voilà comblé ! Ajoutez un lyrisme affirmé, un alliage de timbres épicé, un tissage qui dépasse même l'impression de duo. À propos de leur premier volume en 2018, j'avais au contraire écrit qu'Ils sonnaient comme un seul et unique instrument. Faudrait savoir ! C'est donc leur troisième volume d'Hymnes à l'amour, et cet amour est avant tout celui de la musique, et donc du partage qu'elle représente. Quelles que soient leurs passions (leurs propres compositions) et leurs références (Charles Mingus, Ornette Coleman et Pat Metheny, Hermeto Pascoal, Gabriel Fauré) ils les font leurs, inventant un nouveau terroir qui nous pousse à la danse et nous emporte sur les routes de la Carte du Tendre.

→ Christophe Monniot & Didier Ithursarry, Hymnes à l'amour III, CD Emouvance-Absilone, dist. Socadisc, à paraître le 19 juin 2026
→ Vincent Lê Quang & Claude Tchamitchian, Silent Springs, CD Emouvance-Absilone, dist. Socadisc, à paraître le 19 juin 2026 (cet autre très beau duo, sax et contrebasse, avait fait le voyage postal dans la même enveloppe, mais, même si je n'ai pas les mots, j'ai eu du plaisir à les suivre dans leurs verdoyants jardins)

vendredi 5 juin 2026

L'amie silencieuse


Le titre français du dernier film d'Ildikó Enyedi est bizarrement en anglais. La bizarrerie vient du fait que le titre original allemand Stille Freundin est au féminin, ce que ne rend pas l'anglais Silent Friend. C'est pourtant une nuance importante pour un arbre sexué, ou plus exactement dioïque, comme le gingko biloba, principal "personnage" de cette fabuleuse histoire qui se passe à trois époques, avec en témoin cet arbre majestueux, apparu il y a plus de 270 millions d'années. Ce fossile vivant, dit panchronique, possède des feuilles en forme d'éventail. Certains gingkos vivent jusqu'à 3000 ans. J'ignore quel âge à celui du jardin botanique de l'université de Marbourg où eut lieu le tournage, mais il est nettement plus imposant que celui de mon jardin, planté il y a seulement 13 ans pour mon soixantième anniversaire ! J'espère que c'est un mâle, car celui d'Alice s'est révélé une femelle dont la particularité est de produire des ovules dont l'odeur de beurre rance ou de vomissure à l'automne est particulièrement désagréable !
Que le gingko du film soit une femelle n'est pas anodin, parce qu'il ou elle interfère avec les expériences des trois protagonistes successifs, que ce soit l'étudiante de 1908 victime du machisme ambiant, de l'étudiant timide des années 1970 ou du professeur chinois isolé dans l'université à cause du confinement de 2020. Si chacun/e l'étudie, par la photographie, l'électricité ou les ondes cérébrales, ils entretiennent tous les trois un rapport poétique au même arbre. Quasi animiste, je vibre en sympathie avec cette approche qui considère les plantes comme des êtres vivants, ce qui m'a toujours laissé penser que les végétariens avaient peu d'imagination. Cela m'arrange aussi, j'avoue. Comme il m'est arrivé d'entretenir des rapports sensuels avec certains arbres, je suis passionné par toutes les expériences révélant leurs pouvoirs de communication.
Le film de la cinéaste hongroise est un de ses plus beaux, avec Mon XXe siècle (Az én XX. századom, 1989) et Corps et Âme (Testről és lélekrő, 2017). Je m'en suis fait un festival depuis que Pierre Oscar me les a suggérés. Tous abordent la communication mystérieuse entre les êtres, que ce soit dans les rêves, à distance ou entre espèces. Nous faisons semblant de tout maîtriser, au risque de tout annihiler, mais nous ne savons pas grand chose de la vie sur Terre, notre arrogance nous poussant à détruire au lieu de nous inspirer de la nature ou des anciens. Loin de tout mysticisme, j'avance en poète ou en scientifique, privilégiant les équations à plusieurs inconnues, des notions comme ±∞, les questions plutôt que les réponses, les visées circonlocutoires plutôt que l'héliocentrisme !

jeudi 4 juin 2026

Images sonores in TK-21


Comme j'avais écrit un long texte dans le précédent numéro de TK-21 (#175) j'ai pensé ne rien dire dans le suivant (#176). Les deux fêtent le 15ème anniversaire de la revue en ligne. Je ne vais donc pas en rajouter, mais vous envoyer dare-dare écouter mes douze images sonores dont j'ai laissé le choix de l'ordre à la rédaction : Stromboli, Otaries, Amazon, Claviers, Danse, Accident, Pierrot, Instruments, Victoria, Bunker, Perruches, Vagues.
Mais vous trouverez aussi des dessins de Geneviève Hergott, de Dan Hayon, d'Alain Nahum, ceux d'Elisa Tan commentés par Diana Quinby, des animations de Peter KOLéOM (Bernard Gast) par Annette Michelson, des photographies de Miji Yoon par Camille Gajate, de Vivianne Mok par Jean-Paul Gavard-Perret, la Biennale de Venise par les yeux de Dominiqe Moulon, une photo de Sabine Massenet, celles de Jean Bescos, de Gilles Desrozier, 154 pages à tourner de Axel Léotard et Dunia Ambatlle, vous pourrez écouter du jazz latino proposé par Pedro Alzuru, vous croirez lire Pierre Faucomprez, Dominique Mérigard, Irène Jonas, Jean-François Lyotard par Christian Ruby, Thomas Zoritchak ou un hommage à Roland Barthes par Chong Jae-Kyoo alors que, pour la plupart, il s'agit encore et toujours d'images. C'est copieux, c'est riche, ça fait rêver, ça fait penser, ça ne fait pas de mal en ces temps où pointe l'obscurantisme...

mercredi 3 juin 2026

Le TransEuropeExpress Ensemble de Hans Lüdemann


L'indispensable site Citizen Jazz aura bientôt la primeur de mes chroniques de disques, même si je les publierai dans cette colonne quelques jours plus tard. J'imagine que leur ton ne différera pas vraiment de celui que je tente de préserver depuis 22 ans ici et depuis une quinzaine d'années sur Mediapart, en toute subjectivité. Je suis aussi curieux de retrouver celles que j'écrivais, par exemple, pour Muziq ou Jazz Mag du temps où je n'étais pas blacklisté par leur boudeur et revanchard rédac' chef qui ne supporta pas, il y a plus de 15 ans, mes critiques sur les couves racoleuses. Il est certain que l'exquise rubrique de mon camarade Pablo Cueco, dans le cadre du Journal des Allumés, intitulée La critique de la critique ne lui fit pas non plus que des amis ! Mais pour aujourd'hui je me replie une fois de plus sur une des excellentes productions du label hongrois BMC.

On The Edges 4 est le quatrième album du pianiste Hans Lüdemann et de son TransEuropeExpress Ensemble, un orchestre composé de musiciens français et allemands depuis le Festival Jazzdor de 2018. Chaque nouveau projet possédant un axe à partir duquel le compositeur développe son propre univers, le petit nouveau part de la rencontre avec la flûtiste turque Burcu Karadağ. Or le ney dont elle joue oblige Lüdemann à trouver des astuces pour s'adapter aux modes orientaux et le résultat est tout à fait enthousiasmant. Pour ce jazz moderne, à la fois entraînant et lyrique, il est remarquablement secondé par des musicien/ne/s français/e/s dont j'adore le travail et que j'ai eu la joie de croiser musicalement : le tromboniste Yves Robert, la saxophoniste Alexandra Grimal (ténor, soprano, sopranino) et le violoniste Régis Huby. Côté allemand, sans que l'on sente pour autant la frontière, comme lorsqu'on traverse physiquement le Rhin, la saxophoniste alto Angelika Niescier, le guitariste Ronny Graupe, la contrebassiste Clara Daübler et le percussionniste Dejan Terzić complètent l'ensemble avec évidemment Burcu Karadağ à la flûte en bambou. Cuivre, anches, flûte, cordes, percussion, tous les timbres font corps. Les pièces s'équilibrent merveilleusement entre le jeu d'ensemble, les soli de chacun/e et l'inspiration orientale. L'album me donne envie d'écouter les trois précédents que je ne connais pas...

→ Hans Lüdemann et le TransEuropeExpress Ensemble, On The Edges 4, CD BMC, 11€, dist. Socadisc

mardi 2 juin 2026

Vitet en couve de Vern et Christin


Il existe d'incroyables coïncidences. Encore faut-il avoir l'œil ! Comme nous nous promenions à La Roche-Ballue où avait lieu un sympathique vide-grenier appelé là "chineries", Nicolas Chedmail tombe sur une bande dessinée de Christin et Vern intitulée en douce, le bonheur. La couverture montre un musicien soufflant dans un shalmaï, image directement empruntée à la pochette du disque Mehr Licht ! de Bernard Vitet, photographie qu'il avait lui-même triturée à la photocopieuse d'après un cliché d'Isabelle Marmande. Cela ne fait aucun doute, d'autant que Bernard m'a plusieurs fois parlé d'un copain dessinateur de bédé qui s'appelait Jean Vern et que je ne crois pas avoir jamais rencontré. Or mardi dernier, anniversaire de la naissance de mon camarade, je publiais un article illustré par la photo originale !


Nicolas m'en ayant fait cadeau, je découvre la bédé, publiée chez Dargaud en liaison avec le journal Pilote en 1978, de Pierre Christin (Valérian ; Rumeurs sur le Rouergue avec Tardi, La ville qui n'existait pas avec Bilal, etc.) et Vern (également saxophoniste d'un quintet de free jazz, où officie, entre autres, le saxophoniste-flûtiste allemand Ronnie Beer, avec une préface de Patrice Blanc-Francard ("Bonjour c'est Pop 2 !"). Si les dessins sont carrément pop, voire psychédéliques, il n'y a pas beaucoup de bandes dessinées où sont cités Cecil Taylor, Gary Burton, Gil Evans et McCoy Tyner. Les titres des histoires réfléchissent bien les années 70 : Underground, Overdose, Trip, Rétro Blues, Carnets d'un anthropologue frappé de folie. Une époque fleurie, concentré d'utopie dont la musique est le vecteur.

lundi 1 juin 2026

Odyssée de l'oubli par Anne et Patrick Poirier


L'approche avait mal commencé. On n'était pas dans la fiction, mais les deux pieds dans le réel. La sécurité du Musée d'Arts de Nantes me refuse l'entrée à l'exposition des Poirier parce que ma valise ne répond pas au Plan Vigipirate. Pourtant leurs casiers sont largement assez grands pour la contenir. Mais la loi c'est la loi, et le Plan Vigipirate, officialisé en 1991, sert plus à créer un climat de peur dans la population qu'à empêcher d'hypothétiques attentats terroristes. Cette raideur administrative oblige donc un homme de plus de 70 ans à traîner sa valise pendant trente minutes en pleine canicule pour trouver un lieu dédié à la garde de bagages. Je ne parle même pas des escaliers à gravir chaque fois, parce qu'il a fallu y aller, y retourner pour arriver à l'heure à mon rendez-vous suivant. J'ai donc perdu une heure à suer sang et eau plutôt qu'à prendre mon temps dans cette fabuleuse exposition présentée jusqu'au 30 août. C'est un comble, pour ce couple d'artistes qui se considère issu d'un « monde en ruines », où l'Ange de l'Histoire de Walter Benjamin voit « la violence qui s'accumule » ! Anne et Patrick Poirier mettent en scène la fin du monde qui a de fait débuté avec son édification.


Le Patio abrite La Cité des Ombres, une ville imaginaire où tout est blanc. Le lieu n'est pas anodin, le cercueil du père de Patrick Poirier y a été hébergé quelque temps après qu'il ait été victime des bombardements sur Nantes ! Des phrases en néon encerclent l'installation phénoménale en forme de cerveau. Dans cette nécropole résonne de temps en temps la pièce inédite pour violon composée par Éric Tanguy, interprétée par Jùlia Pusker. Alain-Guillaume, le fils d'Anne Poirier, décédé en 2002 à l'âge de 33 ans, est réapparu dans un rêve. Les deux immenses gongs sont muets. Pour combien de temps ? Ce mot revient souvent, il passe, comme les rêves, mais les ruines y résistent. Le verre explose sous les vibrations, les copies sont brisées à coups de masse. Les plumes blanches équilibrent la douleur. "Quelle la différence y a-t-il entre un kilo de plumes et un kilo de plomb ?" était une des premières devinettes que j'ai entendue enfant.


Dans la Chapelle de l'Oratoire plongée dans l'obscurité tout est noir. Contraste. L'incendie de la grande bibliothèque est sculptée avec du charbon. C'est notre mémoire. Les barbares savent que l'incendie est définitif. Ils sont toujours à l'œuvre, la Bête est insatiable. Sous une bulle transparente, Danger Zone évoque l'immense risque que présente l'avenir. Si nous continuons à vivre en lâches, guerres et pollution auront raison de notre monde.
J'ai adoré cette exposition, pleine d'autres éléments qui vont chercher loin dans notre subconscient, y reconnaissant une transposition plastique que je m'évertue à construire en musique en laissant au visiteur, à l'auditeur ou au spectateur, le soin d'imaginer sa propre interprétation. Les Poirier inventent une fiction terrible, qui n'est qu'un reflet du réel. C'est le propre de la poésie, quelle que soit la forme qu'elle emprunte. Un regard personnel sur ce qui nous est commun et que parfois nous préférons ne pas voir.

→ Anne et Patrick Poirier, Odyssée de l'oubli, exposition au Musée des Arts de Nantes, jusqu'au 30 août 2026 - Le billet d'entrée inclut l'accès au reste du musée où figure déjà une sculpture des Poirier. Un livret en Facile à Lire et à Comprendre (FALC) est proposé pour découvrir l’exposition. Une version papier est disponible sur demande à l’entrée. Le livret est téléchargeable.

vendredi 29 mai 2026

La Porte du Paradis


La revendication de chef d'œuvre incite à la suspicion lorsqu'il s'agit d'œuvres récentes. Les journalistes relayant les services de communication annoncent toujours le dernier disque, le dernier film d'un auteur comme son meilleur, pour rattraper le coche qu'ils ont raté quelques années auparavant, d'où une forte déception qui ne profite nullement aux artistes encensés indûment dans l'instant. Suscitée par une même démarche mercantile, l'annonce de versions cinématographiques intégrales jette un doute sur leur opportunité. Il existe pourtant des films dont la version remasterisée et rendue à sa forme avant charcutage rend justice à son réalisateur. Qu'à l'instar de la version disparue de 9 heures des Rapaces (Greed) d'Eric von Stroheim on ne regrette pas éternellement ce que les diktats de production ou de distribution ont saccagé. La version Redux d'Apocalypse Now de Francis Ford Coppola fait partie de ces joyaux qui prennent leur véritable sens seulement après qu'une version conforme aux souhaits du réalisateur ait enfin été éditée.
Il en est de même avec La porte du paradis de Michael Cimino que [publia] Carlotta en Blu-Ray ou double DVD (avec 2 heures de bonus dont entretiens avec le réalisateur, les comédiens Kris Kristofferson, Jeff Bridges, Isabelle Huppert et David Mansfield). Un coffret prestige accueillait en plus le CD de la bande originale, trois livrets (l'original de la première du film, un portfolio de photos de plateau, un essai de Jean-Baptiste Thoret et de nombreuses archives) et enfin la Bible du tournage, reproduction du script personnel de 288 pages de Michael Cimino avec annotations et dessins ! En 1980 j'étais resté sur ma faim et c'est seulement dans sa version restaurée que trente-trois ans plus tard [cet article date du 8 novembre 2013] l'œuvre m'est apparue dans toute sa beauté, à la fois plastique et critique. Entre temps la voix off et les flashbacks ont sauté au montage, et le film dure maintenant 216 minutes.


La Porte du paradis est un western qui ne ressemble à aucun autre. Il faudrait revenir à John Ford pour y déceler les racines brechtiennes, d'autant que le film de Cimino, digne héritier de Visconti, est avant tout une œuvre marxiste. Les États-Unis ont la mémoire courte. Peu de films évoquent la lutte des classes qui fut chaque fois réprimée sauvagement, ici en 1890, plus tard en 1929 (voir Les raisins de la colère). La grande bourgeoisie valse dans l'ignorance de ce que vit le reste de la population ; les riches éleveurs de bétail ne peuvent accepter l'immigration récente de pauvres cultivateurs venus d'Europe de l'Est. Les accusations de voleurs de bétail rappelle douloureusement le racisme qui renaît dans notre propre pays aujourd'hui. On les taxe d'anarchistes, comme si c'était le diable.
Si Christopher Walken, Isabelle Huppert, Jeff Bridges, John Hurt, Joseph Cotten et le reste de la distribution sont parfaits, le rôle principal tenu par le fade chanteur folk Kris Kristofferson semble une erreur de casting, insignifiant bémol au milieu du maelström général.
Le portrait impitoyable de l'Amérique ne pouvait plaire au tenants du storytelling du pays de la libre entreprise. Cimino déterre les racines du mal sur lesquelles poussera le capitalisme le plus cynique. La même semaine, nous regardions They Live de John Carpenter où la manipulation des esprits est des plus explicites. Le film fut assassiné. Les collabos ne pardonnent jamais à ceux qui crachent dans la soupe. Dans son remarquable texte figurant dans l'un des livrets Jean-Baptiste Thoret rappelle que Lucas et Spielberg ont transformé Hollywood en parc d'attractions juteux, faussant le jeu à la manière des fast-foods qui ont gommé le goût. Le film fut une catastrophe financière. Cimino, cinéaste de la mélancolie, a trop longtemps laissé les aveugles mépriser son travail. En remontant le film il l'a sorti de son statut maudit, érigeant un manifeste où les ambiguïtés du passé dessinent un présent qui semble inextricable à qui ignore les mécanismes fondateurs de l'entropie.

jeudi 28 mai 2026

Dyade pour piano et harpe préparés


J'admets que la simple idée de piano préparé me met en joie, et ce depuis que j'ai découvert le disque que François Tusques lui consacra en 1977, suivi aussitôt par les Sonates et Interludes que John Cage composa à la fin des années 40. Ce sont le plus souvent des musiciens de jazz et les improvisateurs qui s'en entichent, glissant toutes sortes d'objets sur et dans les cordes comme Ève Risser, Benoît Delbecq, Françoise Toullec, Sophie Agnel, Stevan Kovacs Tickmayer, Roberto Negro... De mon côté je me sers de quantités de pianos préparés virtuels comme celui de l'IRCAM qui permettent des facéties inédites. Quant à la harpe chromatique, c'est évidemment à Hélène Breschand et Rafaelle Rinaudo que je pense lorsqu'il s'agit de lui faire supporter cette sorte d'outrages...
Découvrir la récente dyade d'Émilie Chevillard et Peggy Buard est donc une merveilleuse nouvelle, d'autant que leur approche est musicalement très différente de celles et ceux précités. La harpiste et la pianiste sont plus proches de l'école minimaliste, s'inspirant également de la musique traditionnelle bretonne où l'on retrouve évidemment l'aspect répétitif. On sent le bois sous les marteaux, les cordes sous les doigts, mais les compositions sont très minérales. Leurs spirales vous envoûtent et vous emportent sur un tapis volant qui ressemble à une marelle, entre ciel et terre.

→ Émilie Chevillard et Peggy Buard, Dyade, CD Yolk Records, dist. Believe, sortie le 5 juin 2026

mercredi 27 mai 2026

Improvisations de Christine Wodrascka & Bernard Santacruz


Le communiqué de presse ou le texte du livret qui accompagne un disque donne parfois des indications déterminantes sur la manière de l'écouter. Lorsque cela frise la banalité cela peut même nuire à la découverte. Mais certains font carrément œuvre quand d'autres prennent le risque de désarçonner par la provocation ou l'humour. Le texte d'Alexandre Pierrepont sur le duo de la pianiste Christine Wodrascka et du contrebassiste Bernard Santacruz décrit parfaitement le mystère plus ou moins contrôlé de l'improvisation, cette manière d'être ici et ailleurs dans le même temps, ou là et plus tard. Il a bien repéré comment les idées circulent entre les deux musiciens. Cela ne fonctionne pas toujours aussi merveilleusement, mais nous avons là un magnifique exemple où chaque interprète, interprète de l'indicible force qui nous agit, tient à la fois un discours indépendant et en parfaite adéquation avec son ou sa partenaire. On dit alors qu'elle et lui sont sur la même longueur d'ondes. Je pense souvent au second quatuor à cordes de Charles Ives, écrit entre 1907 et 1913, conçu comme une conversation pouvant aller jusqu'à la polémique pour trouver enfin un terrain d'entente. Dans les neuf pièces qui composent Oblic s'exprime de part et d'autre une grande tendresse. C'est une musique réparatrice ou consolatrice si on la replace dans notre préoccupante actualité.

→ Christine Wodrascka & Bernard Santacruz, Oblic, 10€ en numérique ou 15€ le CD sur le label polonais Fundacja Słuchaj